Borges 9-03-1996

Photo : Borges sur El Pais 9 mars 1996.

Pour ce dialogue imaginaire en date de l’an 2000, les deux hommes ont accepté de s’asseoir face à face autour d’une table nommée littérature. Ils ne sont absolument pas de la même génération l’un étant né en 1889 et l’autre cinquante ans après en 1939.

—Vous savez que je n’ai accepté de dialoguer avec vous que parce que vous m’avez inventé un fils naturel dans un chapitre de vos romans ? déclare Borges.

—Je ne pouvais faire moins en envoyant mon héros en Argentine !.

—Mais pourquoi afficher que c’est un faux fils ?

—Certains disent que vous n’avez jamais été aveugle !

Là Borges s’étonna mais ne se laissa pas démonter.

—Un jour de 1982 quand Vargas Llosa m’accompagna aux toilettes dans l’hôtel où nous étions, je lui ai demandé tout en urinant sous son contrôle : « Est-ce que tu penses que les catholiques sont croyants ? Ils croient croire mais ne croient en rien. »

—Vous vouliez l’amuser ?

—Vous n’imaginez pas jusqu’où la cécité poussa mes réflexions.

—Moi c’est la prison qui me fit poète !

—Mais pourquoi ce dialogue en l’an 2000 ?

—Parce que vient de paraître le livre d’un Brésilien qui vous a trouvé lui aussi une place dans un des ses romans qui se déroule pendant un congrès sur Poe !

Chacun des deux hommes conservaient un ton calme, une mine  amusée et une distance calculée. Ils savaient parfaitement qu’ils bavardaient pour rien mais puisqu’il fallait une réponse…

—Et quelle part de moi-même y a produit de la littérature ? dit Borges

—Le héros est un de vos admirateurs et même plus précisément un traducteur !

—On y arrive, on y arrive, la littérature est traduction. Et les traducteurs n’en font qu’à leur tête !

—En fait, il y a eu un crime et vous êtes sollicités pour le dénouer.

—Et je parie que le criminel n’est autre que le traducteur ?

—Qui avait auparavant assassiné un de vos textes qu’il avait traduit en portugais !

—Et le titre du livre ?

—Je n’ai pas votre mémoire aussi je ne garantis pas le titre : Borges et les orangs-outangs éternels.

—Bilan : la littérature, si je puis me permettre, c’est mon dieu à moi et je suis un de ses saints !

—Vous pensez comme Vargas Llosa, mais chez lui c’est du sérieux. Vous êtes plutôt du côté des farceurs.

—Il aura donc le Prix Nobel. Certains pensent que j’y ai échappé à cause de mes positions politiques mais c’est plutôt pour mon manque de sérieux.

J-P Damaggio