Huit autour d’une table pour réfléchir au FN à partir d’un exposé qui, à partir d’une étude concrète, s’est résumé, à ce double constat

-Etudier le FN non pour le FN lui-même, mais comme révélateur de phénomènes sociaux.

-Avec l’exemple du nationalisme, comment articuler le phénomène social et la position historique du FN sur ce point ? Ou pour le dire de manière plus provocatrice : la montée sociale du nationalisme fait-elle le FN, plus que l’action propre du FN sur ce point ?

Suivant le principe du verre à moitié plein et donc à moitié vide, comment articuler une pensée qui au lieu de focaliser sur un des termes, peut lier les deux ? Prenons des exemples issus de la discussion :

 Le politique et le social

Il est incontestable que la politique du PS en France a favorisé la montée du FN, mais la montée du FN a devancé une montée globale de l’extrême-droite dans le monde, ce qui peut élargir la crise à la social-démocratie en général, mais sans cependant surévaluer l’action des politiques.

 Le nationaliste et le xénophobe

La montée de la xénophobie évoquée sous deux formes (l’arabe et le juif, figures classiques de l’étranger, pouvant prendre la forme du simple nouveau venu dans le quartier) a confirmé la nécessité de l’articulation précédente. Si un témoignage a rappelé la xénophobie, source du vote FN dans une usine locale, il a été relayé par cet autre qui fait que dans les zones de mouvement de population, l’autochtone voit le nouveau venu comme un étranger. Et les deux se retrouvent parfois, pour des raisons opposées, dans le vote FN ! Cette évolution a une dimension politique (que faire contre ce phénomène ?) mais aussi une dimension sociale car il est l’effet d’une mutation économique. Or le politique est plus sous le coup de ces dites mutations qu’il ne les dirige.

 L’électeur et le stratège

Avec cette autre interrogation : le FN se contente-t-il de récupérer les phénomènes sociaux nouveaux, ou a-t-il une stratégie, une pensée, pour les solutionner ? L’exposé a porté surtout sur la capacité du FN à se mouler dans les mentalités nouvelles, tout en pointant sur un exemple, l’aspect stratégique de ce parti, le nationalisme. Il s’agissait de montrer comment une évolution sociale profonde vers le nationalisme pouvait rencontrer une position ancienne de ce parti. Mais ceci étant, ce parti a-t-il une pensée réelle de la société ? « La France aux français » est-ce seulement une invitation à réagir à des émotions, ou une véritable construction politique ?

Les médias et le FN

Réagir à des émotions est devenu le fond de commerce des médias. C’est là aussi une évolution sociale fondée sur l’immédiateté technique que permet l’accès rapide aux images. La couverture du livre montre Marie Le Pen voulant occuper les médias où elle intervient très souvent pour dire qu’elle ne peut intervenir très souvent ! Mais l’électorat FN est-il d’abord le produit des passages réussis ou non de Marine Le Pen à la télévision ? On retombe toujours sur le rapport entre l’effet global (le fonctionnement des médias) et l’effet spécifique (l’action propre du FN).

 

Le religieux et le FN

Là aussi, par des témoignages concrets, ce qui veut dire ici locaux, le rôle de discours religieux (en l’occurrence catholique) peut-il alimenter la xénophobie ou un certain rapport à la laïcité ? La question de la laïcité n’a été évoquée que par cette incidence alors qu’à la place du nationalis-me il aurait pu aussi charpenter la réflexion.

Pour le catholicisme, il est un constat simple : des zones à forte influence catholique sont très peu FN comme l’Aveyron ou la Bretagne. En même temps, dès la naissance du FN des courants du catholicisme intégriste dont le Tarnais Bernard Anthony a été une figure, ont joué un grand rôle. Paul Ariès a écrit un livre sur le cas du nouveau pape, en lien avec les questions de l’extrême-droite.

 Le traditionnel et le FN

Les études de Todd ont été mentionnées concernant le rapport entre liens de parenté traditionnels et votes FN. Pour ma part, à l’heure de l’atomisation de la société, je doute qu’à l’avenir les liens traditionnels de parenté puissent longtemps jouer un rôle. Les cas différents anglais et italiens ont été mentionnés mais je pense qu’ils vont être balayés par l’histoire. C’est justement la disparition des repères traditionnels qui faisaient que souvent les enfants votaient comme les parents, qui entraînent un refuge dans les bras «rassurants» de l’extrême-droite. Une extrême-droite qui se veut singulière, nouvelle (alors qu’elle est classique), et qui de ce fait rencontre un besoin de nouveauté politique vu l’échec des forces classiques. Une réflexion peut s’opèrer aussi sur ce point.

 Le cas japonais

Un autre fait concret même s’il nous conduit au Japon (il provient d’une connaissance directe de la question) permet de revenir sur l’atomisation et en plus sur l’évolution du rapport hommes/femmes. La société japonaise est marquée par un vieillissement (l’immigration socialement refusée ne permet pas comme en Europe de limiter ce vieillissement) et par un mouvement des femmes qui veulent échapper à la traditionnelle domination masculine ce qui entraîne également à un repli et tout repli partout conduit vers l’extrême-droite.

Les paradoxes

Mon livre porte sur le FN et les paradoxes et tout au long de la discussion ces paradoxes ont été effleurés sans discussion de fond sur le sujet.

1) En Tarn-et-Garonne comme dans les départements voisins le vote FN est plus important dans les zones à forte poussée démographique or traditionnellement c’était des zones progressistes par le fait que les échanges qui pouvaient se produire sortaient la société des prisons du passé. La nouveauté conduisait vers l’ouverture aux autres. Et on assiste à l’effet inverse. Globalement, dans les zones stables le FN est faible, et les zones de mouvement il est fort car la nouveauté conduit au repli.

2) Avec le cas du Japon on a cet autre exemple où une tentative de libération des femmes conduit également vers le repli et la crainte du futur. Le FN et l’extrême-droite en général profitent d’avenirs devenus incertains.

3) Le communisme, la social-démocratie ensuite n’ont pas été capables d’anticiper la révolution conservatrice qui domine le monde. Pour le national, de tels courants n’ont pas été capables de penser une autre nation ouverte vers le monde. En France, au nom des «merveilles» de l’Europe, l’idée de nation a été jetée aux orties comme un vestige du passé quand les populations avaient besoin d’un refuge. Il y a le cas de la métropolisation qui est le rêve des nouveaux féodaux, et qui va à l’encontre du souhait des populations qui, dès qu’elles le peuvent, quittent les métropoles, pendant que les classes aisées réinvestissent les centres villes. Et je retombe sur le point de départ, le lien entre le politique et le social. Pour aujourd’hui, malgré les limites de ce compte-rendu de réunion il va s’arrêter ici. J-P Damaggio