Lluis Llach

Dans l’entretien évoqué dans mon précédent message un point est étudié aussi bien par l’écrivain que le chanteur, je veux parler des médias compris comme les grands médias écrits ou télés.

Vazquez Montalban

Le point est venu dans la discussion quand Montalban a noté qu’il n’y a rien de pire que la politique des médias pour accroître l’affrontement entre les forces centrifuges et centripètes : «une conspiration ni explicite ni pacté entre les médias». La réflexion provient d’un exemple sportif : la dépendance créée chez les supporters envers leur équipe est telle qu’ils ne voient plus de qualités chez l’adversaire. «Pour conserver un marché et s’introduire dans de nouveaux, il faut accentuer les différences.»

«Il est évident qu’il n’existe aucune possibilité de normalisation culturelle entre les peuples d’Espagne si les médias, y compris publics, s’alignent sur une bataille d’identités qui ne cherche qu’une chose, la défaite de l’adversaire, soit dans les élections, soit dans les stades.»

 MVM a d’abord été un journaliste, il a enseigné le journalisme, et ses reportages ont le plus souvent donné lieu à des livres fondamentaux.

Certains sont traduits en français comme « Dieu entra à la Havane » mais pas « Un polaco en la corte del Rey Juan Carlos. » ce qui donne « Un polonais à la cour du Roi Juan Carlos ». Peut-être que les événements actuels en Espagne pourraient inciter à l’offrir même avec retard, aux lecteurs français quand on sait que « Polonais » signifie en argot espagnol « Catalan ». Dans ce livre de 500 pages, en 1996, MVM s’affichant comme Catalan part à la rencontre de Madrid et pour faire court, il suffirait de traduire : « Parmi les barbares » chapitre introduit par une citation de Montaigne. On y rappelle un slogan de 1996 : « Pujol, enano, habla castellano » (Pujol, l’ancienne figure du catalanisme est traité de nain à qui on demande de parler castillan).

 Lluis Llach reprendra largement le thème : «Ce pouvoir, qui construit la réalité par l’information, s’exerce chaque jour.» Comme MVM il constate qu’on a changé d’ère. «Aujourd’hui le pouvoir médiatique s’est érigé en pouvoir de fait.» On me répondra que les médias ont toujours été au service de la classe dominante et que rien ne change.

Or il n’en est rien aussi Lluis Llach a raison de dire : «La modification du rôle des médias est impressionnante» du fait qu’autrefois ils rendaient compte d’une réalité et chacun était à sa place, alors qu’aujourd’hui ils veulent créer une réalité ! Pour le dire avec un exemple : autrefois ils rendaient compte d’une élection, aujourd’hui ils veulent créer l’élection !

Llach prend un cas classique : « Des manifestations au grand contenu social se réduisent à une pluie de cocktails Molotov parfois inexistants !»

MVM de son côté rappelle que «certains ont un énorme pouvoir d’occultation dans une période d’opulence informative.»

Il rappelle le temps où Enzesberger pensait combattre la machine médiatique en transposant la théorie du Che dans les médias : partout des foyers locaux d’information pour faire vivre les alternatives.

Théorie défendue encore aujourd’hui avec l’idée que les «réseaux sociaux» vont pouvoir contourner les médias centraux sauf que dans neuf cas sur dix, il s’agit d’une réponse aux infos des puissants qui manipulent ainsi leurs opposants. On est passé d’une époque qui refusait les opposants à une autre où on les valorise dans un cadre bien précis.

 Cette mutation des médias provient bien sûr d’une mutation du monde économique. Il s’agit «d’un pouvoir global sans visage.» La sensation que les médias ne communiquent pas sur la réalité ni avec la réalité vient de ce nouvel état des choses : la domination est totale. D’où le retour du mythe de la caverne qu’on appelle «le complotisme». Quand on ne voit que l’ombre de la réalité sans la réalité, on peut faire dire n’importe quoi à la réalité ! Avec cette conséquence : quand le citoyen sort de la grotte, qu’il contemple la réalité, le soleil lui brûle les yeux !

Et MVM termine sur ce point par ce souhait que je partage mille fois :

« Pour que le récepteur puisse discuter toute la trame de la communication qui lui arrive, il devrait savoir la décoder, lire les messages à un niveau intérieur, très interne. C’est ça qu’on devrait enseigner dans les écoles. Il est aussi important de décoder les intentions idéologiques de la télévision et des médias, que d’apprendre l’histoire de son propre pays. »

Et pourtant lui comme moi, sommes des passionnés de l’histoire.

Bref, voilà un point du dialogue sur le nationalisme et la mémoire historique.

J-P Damaggio