Pour ce dialogue imaginaire en date de l’an 2000, les deux hommes ont accepté de s’asseoir face à face autour d’une table nommée futur. Ils ne sont absolument pas de la même génération l’un étant né en 1889 et l’autre cinquante ans après en 1939.

—Alors que votre sens de l’histoire me semble linéaire, vous plaidez pour le futur par des cycles sur le long terme. déclare Montalban

—Sans conception du futur on tombe dans l’immédiateté et donc la futilité.

—Vous avez eu peur toute votre vie et en premier lieu, peur de votre futilité.

—Et vous non ? Vous qui avez écrit tous azimuts…

—J’ai seulement écrit au nom du présent, et d’autant plus au nom du présent, qu’il n’y a plus de postérité possible !

—Vous trichez ! Erec et Enide est un testament pour la postérité !

Là Montalban s’étonna. Lui, un tricheur ! Même pas involontairement !

—Pour tricher avec mon corps, pour le faire tenir le plus longtemps possible, j’aurais suivi les conseils de mon médecin.

—A 55 ans je suis devenu aveugle ce qui signifie dépendant. Ma fragilité était comme la vôtre, celle d’un survivant !

—On devient un survivant par la conscience d’une jeunesse perdue ! Franco m’a fait perdre la mienne. Contre Franco les opposants annonçaient chaque année qu’en septembre, à la rentrée, Franco allait tomber et ce futur factice m’a obligé à m’accrocher au temps présent.

—Dans une bibliothèque, on ne s’accroche pas au temps présent, on a un immense futur avec soi !

—Cet immense futur que vous appelez l’ordre ! Et que j’aurais pu appeler la révolution.

—Votre cher Pepe a eu du mal à quitter Barcelone mais quand il est parti vers le sud, il a choisi l’Argentine. Puis finalement il est parti à jamais pour un tour du monde !

Chacun des deux hommes conservaient un ton calme, une mine amusée et une distance calculée. Ils savaient parfaitement qu’ils bavardaient pour rien mais puisqu’il fallait une réponse…

—Votre art, j’y réfléchis en parlant, tiens peut-être à ce que le futur n’a pas été une obsession chez vous ? déclare Montalban.

—Le futur est un artifice incontrôlable. J’ai eu du mal à me contrôler !

—Ceux qui écrivent en fonction d’un message sont perdus d’avance.

—Tout comme ceux qui écrivent au nom d’un anti-message !

—Comme la fable du nouveau roman ?

—Ernesto Sabato a été obsédé par la mort du roman. Vous aussi pendant un temps !

La question est tombée comme une guillotine mais Montalban ne s’est pas laissé démonter :

—J’avais des excuses : le franquisme était une anti-société ! Un non-espoir ! Un refus du futur !

—Et vous un idéaliste, un rêveur, un amoureux sans doute.

—Je l’ai dit à un moment à des abrutis qui n’ont pas voulu comprendre. Lutter contre Franco était plus simple que de lutter après !

—Car le futur espéré n’étant à la hauteur, il laissait un vide ?

—Il me faudrait en effet en discuter avec Ernesto Sabato.

J-P Damaggio