Le Mexicain Jorge G. Castañeda a souhaité débuter son histoire de la gauche latino américaine[1] par le cas argentin. D’un bout à l’autre du sous-continent on est pourtant dans deux histoire diamétralement opposées mais ayant toutes les deux cherché à servir de modèle. Pour le Mexique c’est le PRI et pour l’Argentine le Péronisme. Voici ce qu’il écrit :

« L'Argentine a toujours importé ou exporté des révolutionnaires. Depuis San Martin, le héros de l'Indépendance dans sa marche interminable de Buenos Aires au nord du Pérou, à travers les Andes, et qui finit ses jours à Boulogne-sur-Mer, jusqu'à Ernesto «Che» Guevara, qui termina les siens dans la jungle bolivienne, les Argentins ont mêlé l'exil, la révolution et le voyage comme peu d'autres peuples. De même qu'ils ont souvent défié les efforts entrepris pour les inclure dans une classification précise des mouvements révolutionnaires ou des courants réformistes de l'hémisphère. Une phrase du leader populiste argentin, Juan Domingo Perón, résume parfaitement cette attitude :

« Si j'ai été à maintes reprises un acteur central de l'histoire, c'est parce que je me suis contredit. Vous avez entendu parler de la stratégie de Schlieffen. Il faut changer ses plans plusieurs fois par jour et les dévoiler l'un après l'autre suivant les nécessités de l'heure. La patrie socialiste? Je l'ai inventée. La patrie conservatrice? Je la garde en vie. Je dois souffler dans tous les sens, comme un coq de girouette. »

La conjonction de ces deux tendances — le défi à l'ordre et l'exportation politique — s'est soldée par un des plus étranges paradoxes de l'Amérique latine contemporaine. La gauche armée argentine, dans la mesure où elle peut être identifiée comme telle, a exercé une influence disproportionnée — et rarement constructive — dans le monde latino-américain. La saga des révolutionnaires argentins et de leurs fonds secrets, qui se sont baladés d'un bout à l'autre du continent, en traînant dans leur sillage un cocktail de conspiration, de trahison et de rébellion, est un bon point de départ pour dessiner la carte de la gauche latino-américaine. C'est aussi une histoire qui vaut la peine d'être contée.»

 Cette histoire qui débute le 19 septembre 1974, quand les Montoneros capturent un riche industriel et obtiennent en échange 60 millions de dollars, est récente mais renvoie à une histoire plus ancienne que Castañeda étudie à la loupe. Elle trace le parcours des partis communistes, socialistes et populistes.

 Mais pour l’Argentine comment comprendre le peronnisme quand on se souvient que les guérilleros des Montoneros se considéraient comme l’aile gauche de ce mouvement ?

 L’Amérique latine s’est libérée par une guerre et il en est résulté un double phénomène contradictoire : d’un côté la place majeure des militaires et de l’autre la place majeure des idées des «lumières» car c’est en leur nom qu’a eu lieu la dite guerre de libération. Deux phénomènes pas forcément compatibles.

 Du cacique au caudillo l’histoire espagnole a ajouté sa note spéciale à une vie politique qui en conséquence a donné Perón pour l’Argentine, un dictateur qui n’était pas la marionnette des militaires ! Preuve éclatante qu’il y a dictature et dictature ! D’un côté celle de Perón qui s’appuie sur le peule et de l’autre celle de Videla qui s’appuie sur l’armée.

 Un autre paradoxe frappe l’Amérique latine : alors que nous sommes en Amérique (continent de la modernité made in USA) nous sommes en même temps dans un pays du tiers-monde avec seulement 30% de classe moyenne quand pour les mêmes définitions, le chiffre est de 70% dans les pays développés.

 Cette structure sociale de pays du Tiers-monde est très visible quand on suit sur le long terme l’histoire des forces de gauche qui entre 1900 et 1940 ont pu s’appuyer sur des couches sociales classiques en lutte mais qui, après 1950, vu les découragements des dites classes, se sont trouvées sans base sociale.

 Dans l’histoire moderne les dates majeures furent :

-         8 janvier 1959 Castro entre à La Havane

-         8 octobre 1967 mort du Che

-         11 septembre 1973 mort d’Allende

-         19 juillet 1979 victoire des Sandinistes

-         25 février 1990 échec électoral des Sandinistes.

 Derrière cet ensemble d’événements se profile la fin de la puissance militante née du secteur paysan en lien, bien sûr, avec l’important exode rural.

 La bataille sociale va surtout devenir une bataille urbaine et en Argentine où la lutte a toujours été dure entre Buenos Aires et le reste du pays, cette évolution annonce la suprématie de la capitale. Cette suprématie va permettre au maire de Buenos Aires (élu en 2007) de devenir président de la République (élu en 2015) pour un parti politique de droite qui n’ayant jamais existé auparavant va détruire le péronisme. Voilà pourquoi Cristina Kichner va, à partir de 2016, créer un nouveau parti politique, les vestiges du péronisme se trouvent pris en tenaille entre les deux nouveaux pôles.

Beaucoup avaient misé sur le renouveau style Porto Alegre sauf qu’il a suffi que le chef du Parti des Travailleurs arrive à la tête du pays pour en finir avec cette rénovation que l'aile gauche de ce parti avait initié. Un paradoxe en suit toujours un autre !

Quel avenir pour la dite gauche qui a exercé le pouvoir ici ou là ?

-         Le nationalisme n’est plus un point d’appui la présence des USA est devenue minime par rapport à celle de la Chine.

-         La classe paysanne n’est plus un point d’appui car elle est désocialisée et en perte de vitesse. De vieilles traditions de révolte finissent par se perdre.

-         La classe moyenne n’est plus un point d’appui car trop inquiète elle se divise entre les déclassés et les promus.

-         Les idéaux de justice (qui étaient ceux du péronisme) tombent face à la montée des individualismes.

Alors ? Il existe toujours de puissants mouvements citoyens mais orphelins de stratégie politique. Et l’Argentine est exemplaire sur ce point alors que le petit voisin d’Uruguay a réussi depuis des années à stabiliser une gauche crédible.

J-P Damaggio



[1] L’Utopie désarmée 1996, Grasset