mort de Marcenac

Qui le journal L’Humanité pouvait convoquer, en plein Festival de Cannes, pour honorer Jean Marcenac. L’inévitable Jean-Pierre Leonardini mais surtout Claude Prévost le nouveau critique littéraire. En première page il y avait eu René Andrieu qui partageait avec lui une passion pour le Lot. Un autre Lotois ne pouvait manquer à l’appel, Lucien Bonnafé, de Figeac comme Jean. Je retiens son petit mot et le poème de Neruda, Neruda dont Marcenac avait été un éternel défenseur, un traducteur et un ami. Pierre Seghers est présent et Marcenac lui-même par sa dernière critique littéraire au sujet d’Alain Bosquet. Quelques lignes d’Aragon et un article de Charles Haroche qui dans les Cahiers du Communisme avait consacré une étude au poète en janvier 1984. Enfin la lettre de Georges Marchais à la veuve, l’amour d’une vie de Marcenac.

A Cannes Théo Angelopoulos présente « Voyage à Cythère ». J-P Damaggio

 

Lucien Bonnafé

« octobre 34 !

Il y aurait eu tout juste un demi-siècle en octobre. Deux étudiants surréalistes, Lucien et Jean, identifiés comme «meneurs d'une émeute ouvrière» par le tribunal correctionnel de Toulouse, étaient condamnés à une forte amende. En sortant du tribunal, les deux compères trouvèrent plaisant de prendre le tramway pour aller déposer leur adhésion au siège du Parti communiste. Georges Fournial les reçut et leur dit : « C'est bien, les gars. Et maintenant fini de rigoler.» Lucien Bonnafé, psychiatre, affirme qu'a avec Jean, ils n'ont jamais tant rigolé depuis. » Voici son témoignage :

« Octobre 1934. Avec mon frère d'armes, de tant d'armes diverses, nous décidons ensemble d'adhérer au Parti. C'est pour nous l'aboutissement nécessaire d'une trajectoire tumultueuse, dans une turbulente jeunesse portée par le mouvement surréaliste. Pour qui a plus de souvenirs que s'il avait mille ans, il y a des lignes de force par rapport auxquelles tout s'ordonne. Force des souvenirs d'enfance et de jeunesse, lignes de vies vouées à tous les combats pour toutes les libertés. Principes de la fidélité: fidélité au principe d'espérance, contre tous vents et toutes marées. Fidélité à une conception de la poésie selon laquelle, disait notre cher Paul Eluard, en 1936 : «La solitude des poètes, aujourd'hui, s'efface. Voici qu'ils sont des hommes parmi les hommes, voici qu'ils ont des frères» et «les poètes ont maintenant l'assurance de parler pour tous. Ils ont leur conscience pour eux». Fidélité à nos plus proches camarades de tous les combats, nos frères les communistes, dont rien ne parviendra à nous séparer, nos frères les plus proches et, heureusement, non les seuls, parmi ceux qui peuvent témoigner de ceci : si Jean peut dire à bon droit qu'il n'a pas perdu son temps, c'est parce qu'il nous a bien aidé à ne pas perdre notre temps.

 

Le caballero Marcenac

vint me voir à la fin du jour.

Sa tête est devenue plus blanche

mais demeure pleine d'oiseaux.

 

Voici les colombes dorées

qu'il garde sous son noble crâne,

colombes qui mènent leur ronde

et dorment dans l'amphithéâtre

de son colombier cérébral.

Voyez les ibis écarlates

qui inscrivent sur son front

une arbalète de sang.

 

Ah ! quel opulent privilège !

 

Porter en soi perdrix et cailles,

protéger l'éclat du faisan

dont les plumes d'or vont fuyant

le feu d'artifice terrestre

et puis encore passereaux,

merles bleus, loriots, alouettes,

oiseaux-charpentiers, rouges-gorges,

bouvreuils, mésanges, rossignols.

 

Avec la volière céleste

logée dans sa tête lucide

que le temps a couverte de lumière

le caballero Marcenac

va par les rues et tout à coup

les gens s'imaginent entendre

de soudains cantiques sauvages

les trilles du jour qui se lève.

Il est le seul à l'ignorer,

il suit la route qui est sienne

et où il passe, l'accompagnent

des yeux pâles, effrayés.

 

Le caballero Marcenac

maintenant dort à Saint-Denis.

Chez lui s'est fait un grand silence

puisque sa tête est au repos.

Pablo Neruda (Defectos escogidos, 1975)