Vazquez Montalban

Dans Le scribe assis de Vázquez Montalbán présente quelques portraits d'écrivains incontournables dont celui de Borges que je traduis ici. N'étant pas champion en traduction je donne aussi pour les hispanophones le texte en espagnol (par exemple il y a le mot coca que j'ai traduit par coque de bateau sans être sûr, le mot veut dire bilboquet en Colombie !).

Dans ce même livre Vázquez Montalbán évoque Borges à propos de Sciascia dont il considère qu'il est un des trois auteurs de référence du Sicilien avec bien sûr Pirandello et Kafka. Il y a aussi le cas de Voltaire à un grade en dessous. Pourquoi ces trois ? ça devrait faire l'objet d'un autre article. JP Damaggio

  

Manuel Vázquez Montalbán, El escriba sentado, Borges,

Jorge Luis p. 219-220

Vivre n'est pas nécessaire, lire et écrire oui. Voici une possible devise borgésienne que ses fidèles ont présentée comme la cause principale de leur dévotion. La littérature de Borges n'est généralement pas souillée par la société réelle ou l'histoire programmée, mais a une légitimité strictement littéraire : Borges est de la littérature, rien de plus et rien de moins ...

Dans Borges il y a une philosophie, une vision du monde nihiliste et anarchiste, sans que l'anarchie de Borges soit celle de Kropotkine ou de Bakounine, bien que l'auteur ait été un jeune socialiste utopiste[1], plus jeune que socialiste. L'homme est un tout et est chaque homme, et il ne mérite généralement pas la réalité qui le prédestine. De ce point de départ, il est en mesure de le réorganiser et de le réinventer, non pas à partir de la proposition uniformisée d'un politicien ou de la capacité contrainte de l'action d'un architecte, urbaniste ou ingénieur des ponts et chaussées, mais à partir de l'omnipotence essentielle d'un écrivain qui a seulement besoin d'imagination et d'écriture pour offrir une alternative à ce réel. C'est ainsi que s'explique cette exposition longue et large du réel représentée par la littérature de Borges, écrite à partir du mot et de la culture, créant le besoin artificiel d'imaginer. De Fervor de Buenos Aires (1923) à La rosa profunda (1976), Borges a reconstruit Buenos Aires ou le Bosphore, en ne se détachant jamais complètement de la trace ou de l'ombre des coques de bateau, mais en proposant toujours au lecteur le jeu de ses différentes possibilités. Il a ainsi réussi à être le plus argentin des écrivains argentins et le plus universel des écrivains universels, bien qu'une bonne partie de ses lecteurs et critiques se soient profondément moqués de son travail, comme si l'écrivain ne leur permettait pas d'éviter l'hypothèse qu'ils sont entrés dans une convention littéraire. Beaucoup d'auteurs essayent de vous faire oublier que vous lisez, mais Borges vous avertit constamment de cette lecture, comme ces quelques honnêtes vendeurs d'avions en papier qui vous avertissent qu'ils ne sont pas utiles pour couvrir la route Buenos Aires-le Bosphore , et pas même pour voler. Est-ce une sagesse ou une impuissance? Pour les borgésiens, c'est une sagesse suprême, fille de la lucidité nihiliste de l'auteur. Pour le moins borgésien c'est la manifestation d'une impuissance, celle d'élever une écriture prodigieuse à une autre dimension plus intrinsèquement littéraire. La vérité est que Borges a été l'un de ces écrivains séduisants qui ont brisés des cœurs et occupés des cerveaux. Bandonéon symphonique? Orchestre symphonique total ? Voici la question.

 

Manuel Vázquez Montalbán, El escriba sentado

Borges, Jorge Luis p. 219-220

Vivir no es necesario, leer y escribir sí. He aquí una posible divisa borgiana que sus fieles han presentado como la principal causa de su devoción. La literatura de Borges no suele estar manchada por la sociedad real o la historia programada, sino que tiene una legitimidad estrictamente literaria: Borges es la literatura, nada más y nada menos...

 En Borges hay una filosofía, una visión del mundo nihilista y anarquizante, sin que la anarquía de Borges sea la de Kropotkin o Bakunin, aunque el autor hubiera sido un joven socialista utópico, más por joven que por socialista. El hombre es un todo y es cada hombre y generalmente no se merece la realidad que le predestinan. Desde este punto de partida está en condiciones de reordenarla y reinventarla, no desde la propuesta uniformadora de un político o de la coaccionada capacidad de hechura de un arquitecto, un urbanista o un ingeniero de puentes y caminos, sino desde la esencial omnipotencia de un escritor que sólo necesita imaginación y escritura para ofrecer una alternativa a lo real. Así se explica ese largo y ancho desplante a lo real que representa la literatura de Borges, escrita desde la palabra y la cultura, creando la necesidad artificial de imaginar. Desde Fervor de Buenos Aires (1923) a La rosa profunda (1976), Borges rehízo Buenos Aires o el Bósforo, sin despegarse jamás del todo de la huella o la sombra de las cocas, pero proponiendo siempre al lector el juego de sus diferentes posibilidades. Consiguió así ser el más argentino de los escritores argentinos y el más universal de los escritores universales, aunque buena parte de sus lectores y críticos se hayan sentido ante su obra profundamente burlados, como si el escritor no les permitiera rehuir la asunción de que se han metido en una convención literaria. Muchos escritores tratan de hacerte olvidar que estás leyendo, en cambio Borges te esta avisando continua-mente de esa lectura, como esos escasos honestos vendedores de aviones de papel que te avisan de que no sirven no ya para cubrir la ruta Buenos Aires-el Bósforo, sino ni siquiera para volar. Es una sabiduría o una impotencia? Para los borgianos es una suprema sabiduría, hija de la lucidez nihilista del autor. Para los menos borgianos es la manifestación de una impotencia, la de elevar una prodigiosa escritura a otra dimensión más intrínsecamente literaria. Lo cierto es que Borges ha sido uno de esos escritores seductores que han roto corazones y ocupado cerebros. ¿Bandoneón sinfónico?, ¿Orquesta sinfónica total? He aquí la cuestión.



[1] En 1917 à Genève il fut un temps bref charmé par la Révolution d'Octobre.