Pour ce dialogue impossible en date de l’an 2000, les deux hommes ont accepté de s’asseoir face à face autour d’une table nommée Conte. L’un est né en 1889 et l’autre cinquante ans après en 1939.

—Cher Borges, pouvons-nous pendant deux pages partir pour la ville de votre pays, Salta ?

—Salta aurait pu être au Pérou, au Chili, ou en Bolivie mais la ville est bien en Argentine !

—Au croisement de deux rues, portant des grands noms d'Argentins, Sarmiento et Belgrado, il existe une magnifique bibliothèque. Dès qu'on dit le mot bibliothèque, vous vous sentez chez vous ?

—Et qu'allons-nous faire dans cette bibliothèque, lire un conte ?

—J'y ai découvert, sur la couverture d'un livre, votre nom à côté du mien !

—Nous aurions co-signé quelque chose. Quel éditeur a pu jouer à ce jeu ?

— Editorial Sudamericana, vous connaissez très bien !

—Evidemment c'est mon ami Victoria Ocampo qui a participé à l'aventure à partir de 1939.

Montalban a senti comme un frison à entendre prononcer cette année fatidique !

—Vous savez pourquoi en 1939 ?

—C'est ce qui explique que Victoria y resta très peu ! s'amuse à répondre Borges.

—Elle a dû être bouleversée par la forte présence d'Espagnols arrivant de la métropole et qui plus est, un Catalan a vite pris la direction technique des opérations.

—Ne sommes nous pas très loin de Salta ? demande Borges

—Vous comprenez pourquoi il m'arrive de citer souvent Adán Buenosayres la roman de Leopoldo Marechal publié par cet éditeur, mais vous avez raison revenons à Salta où dans la bibliothèque il y a un livre de contes de la Editiorial Sudamericana.

—De quelle année le livre ?

—Un livre de 1997 qui a seulement 82 pages avec deux autres auteurs en plus de nous deux : Juan José Arreola le Mexicain et Virgilio Piñera le Cubain qui fit un long séjour en Argentine.

Chacun des deux hommes conservait un ton calme, un sourire amusé et une distance calculée. Même en bavardant pour rien, que répondre ?

—Juan José Arreola a écrit des dizaines de contes. J'imagine qu'il fallait des noms de partout et des vedettes pour assurer la vente, s'exclame Borges.

—Voilà son conte le plus court : "La última vez que nos encontramos Jorge Luis Borges y yo, estábamos muertos. Para distraernos, nos pusimos a hablar de la eternidad.[1]"

—Astucieux… Mais, la bibliothèque, que dire de la bibliothèque ? Vous ne suivez pas le fil de votre conte !

La question est tombée comme une guillotine mais Montalban ne s’est pas laissé démonter :

—En fait sur le catalogue mon nom est écrit avec un s et non avec un z : Vasquez Montalban ! J'ai failli ne pas me trouver ! D'autant que les trois autres livres de moi sont en braille dont Erec y Enide !

—Et Jorge Luis Borges est bien écrit ?

—Oui, 68 fois. Vive Salta ! Vive les futilités.

Jean-Paul Damaggio



[1] "Pour notre dernière rencontre, Jorge Luis Borges et moi, nous étions morts. Pour nous distraire nous nous sommes mis à parler de l'éternité."