Voici une des douze lettres écrites à Fujimori. Elle fait référence à des faits oubliés comme le cas du bras droit de Fujimori, Montesinos qui avait l'habitude de filmer en secret les personnes qu'il soudoyait pour ensuite les tenir à sa merci. C'est la sortie publique d'une des cassettes qui causa sa perte. Il décida de fuir, puis de revenir puis de fuir à nouvau au Venezuela où il fut arrêté. Pour moi le cas Fujimori annonçait le cas Trump. JPD

Mardi 16 janvier 2001

Cher Alberto Fujimori

Deux jours après ma derrière lettre, je reprends la plume car j'ai en moi, une tonne de doutes. Avec un écrivain péruvien, j'ai longtemps rêvé d'inaugurer, chaque matin, des mots nouveaux, je veux dire, inaugurer des usages nouveaux de mots anciens qui ainsi reprendraient vie. Vous avez inauguré des réalités, du béton, des outils, en clair des services rendus à vos concitoyens. N'est-ce pas plus sérieux ? Mais quand vous avez rencontré le Général Peter Pace, le chef du commandement Sud (comme si votre rencontre avec Albright le 8 septembre n'avait pas été assez claire) n'avez-vous pas été pris par les mêmes doutes ? Il vous a rappelé le refus nord-américain du moindre coup d'Etat et, devançant votre éventuelle incompréhension, il décida de rencontrer les chefs de l’armée péruvienne. Les relations avec les USA... et la Banque Internationale de Développement étant de la plus haute importance, un autre voyage vous porta jusqu'aux bureaux des officiers de Washington D.C Vous comprenez pourquoi je lis aussi la presse nord-américaine ! Dommage que The New Republic ne soit pas quotidien ! Votre sort s'est joué là-bas, pendant les derniers soubresauts du pouvoir militaire autonome de quelques généraux.

 En accord avec l’Empire Global, Montesinos put s'enfuir vers le Panama. Le «Raspoutine», l’homme aux 30 gardes du corps, le maître, il baissa pavillon. Mais, alors qu'avec l’OEA, vous reteniez la date du 8 avril, pour des élections promises lors de votre discours historique, le 20 octobre, quelques attardés crurent possible, d'y mettre une condition : le vote au préalable d'une amnistie totale pour toutes atteintes militaires ou policières aux droits de l’homme. Montesinos, sentant le vent tourner pour lui, ne trouva rien de mieux que de revenir au Pérou, le 23 octobre. Le Panama refusa de lui donner plus longtemps l’asile politique en appliquant à la lettre les mesures prévues. Une action inhabituelle causée par une autre directive US ? Suite à l’achèvement de son visa Montesinos se posa en secret sur la base de Pisco.

 Je me souviens très bien de Pisco, Monsieur le Président, car c'est la seule escapade au sud de Lima que je me sois permise à ce jour. Pour aller visiter une des merveilles naturelles du Pérou, les îles Ballestas à Paracas ? Même pas, et vous tenez ainsi la preuve irréfutable de ma bêtise. Mon guide touristique m'avait prévenu : « Pas grand chose à voir et surtout pas la base aérienne qui n'a jamais beaucoup intéressé les routards ». Et pourtant, un matin, j'ai pris le bus vers Pisco en espérant trouver un paysage plus agricole que sur la route du nord, et une petite ville me reposant de la capitale. A trois pas de l’arrêt du bus, la Place d'Armes aux arcades de rêve abritait un vieil hôtel où, pour le touriste nouveau venu, le gérant sortait le bel album photo des merveilleux paysages des îles Ballestas. Il vendait des excursions jusqu'a ce paradis naturel où phoques et manchots faisaient concurrence aux cormorans. Convaincu que mon allergie à tous les paradis était irrémédiable il me conseilla alors un simple un détour par la plage de plusieurs kilomètres que je pourrais atteindre par un minibus. J'avais fait le voyage pour y croiser l’émotion de San Martin débarquant en 1820 dans un Pérou qu'il voulait libérer. A la vue d'un vol de flamants rose s'élevant dans le ciel, il décida des couleurs du drapeau. Il avait la France en tête, aussi le bleu-blanc-rouge se transforma en rouge-blanc-rouge puisqu'en fait de rose les flamants en plein vol laissèrent voir un beau rouge. J'ai vu les flamants roses et la statue du grand San Martin à l’ombre d'un ficus magnifique.

 Donc, Montesinos était à Pisco et vous, vous cherchiez à vous sauver. Le quotidien de l’Ouest, Los Angeles Times, avait, dès le 1er octobre, apporté ses propres révélations en matière de liens entre Montesinos et la Mafia de la drogue. Il ne faisait que savonner la planche sur laquelle vous deviez glisser ! Mais comment Montesinos en arriva-t-il à croire qu'au Pérou, il remonterait la pente ? Franchement, si un jour vous dévoilez tous les dessous de l’affaire, alors, bien au-delà du Pérou, les citoyens pourront comprendre qu'ils ne sont que fétu de paille dans l’histoire de la planète.

 Naturellement, une nouvelle fuite du roi déchu, plus rocambolesque encore que la précédente, repoussa l'avenir à plus tard. Cette traque et son échec vous laissa encore plus affaibli, non pas aux yeux du peuple, car, c'est entendu à présent, il compte pour du beurre, mais aux yeux des USA qui vérifièrent que, sans votre bras droit, vous n'étiez plus le maître de l'Armée péruvienne. A scruter les images du petit écran, j'ai alors cherché à savoir si vos lunettes, masquant des yeux bridés de fils de Japonais, ne masquaient pas en même temps la crainte de la défaite !

 La force de l’Empire, Alberto, et il te faudra l’écrire en détail vu tout ce que tu sais (ne m'en veux pas s'il m'arrive de te tutoyer !), vise à détruire le lien entre générations. Je l’ai vérifié au Pérou après l’avoir constaté en France. Cette situation alimente un nouveau racisme car les jeunes finissent par croire les vieux incapables de s'emparer des richesses du monde moderne pour cause d'inadaptation génétique aux transforma-tions économiques. Des jeunes qui en arrivent à oublier qu'ils deviendront vieux et qu'alors, ils seront, à leur tour, jetables comme leurs parents ! Si le conflit des générations a toujours existé, à présent il est devenu industriel comme le crime, comme la drogue et comme la peur (un changement d'échelle qui n’est pas une économie d'échelle). Des jeunes s'émancipèrent de parents dont ils avaient acquis par imprégnation un vaste héritage. Aujourd'hui, des jeunes sont si étrangers à leurs parents que quand ils s'opposent à eux ils ne s'émancipent de personne. Ils devraient plutôt se détacher de la télévision qui les infantilise un maximum pour les garder dépendants !

 Comme tu le constates, indomptable Fujimori, j'ai aujourd'hui l’esprit rêveur et cette évocation du retour de Montesinos me porte à penser à cet Empire qui rend ton populisme provincial. Je t'en supplie, n’oublie pas de te venger et de cracher dans le cébiche. Tu es le seul au monde à pouvoir dénoncer l'invisible car, au Japon, tu es protégé. Noriega qui vit dans les prisons des USA ne peut exprimer des vérités du monde qu'il a croisé dans les bas-fonds ! Même le père Aristide d'Haïti me parait sous contrôle ! L'heure n’est plus à changer le monde comme l’a cru Castro mais seulement à le comprendre parce que le monde s'est fait sable mouvant et nous coule entre les doigts, à moins qu'il ne se soit fait sel pour disparaître à chaque pluie. En fait il s'agit pour l’Empire de détruire TOUS les liens pour que chacun soit nu face au roi inconnu.

 Sacré fripouille, dors bien et à la prochaine. J-P Damaggio