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Jean-Paul Damaggio

Les tendances de la danse des futurs populistes

Douze lettres à l’ex-président

du Pérou, Alberto Fujimori

 lettres___l'exprésident_fujimori

 Sommaire

 Calendrier des événements

Personnages à repérer

Avertissement

Introduction

 1        Jeudi-30 novembre 2000 : sur la démission de Fujimori de novembre 2000

2       Samedi 30 décembre 2000 : sur les trafiquants d’armes.

3       Jeudi 4 janvier 2001 : le cas Montesinos.

4       Dimanche 14 janvier 2001 : sur l’entrée en scène de la CIA.

5       Mardi 16 janvier 2001 : la guerre médiatique avec Baruch Ivcher.

6       Mardi 30 janvier 2001 : Contre Vargas Llosa.

7       Mercredi 7 février 2001 : Entrée en scène des Israéliens.

8       Mardi 27 février 2001 : entrée en scène des militaires avec Humala

9       Jeudi 15 Mars 2001 : entrée en scène des Israéliens

10     Jeudi 22 mars 2001 :

11      Mercredi 28 mars : Le cas Lori Berenson

12      Samedi 7 avril 2001 : Le cas Tania Libertad

Epilogue

Sources

(je case ici l'épilogue)

Epilogue

 En ce 15 juin 2001, le nouveau président du Pérou étant connu, j'avais l'intention d'attendre le verdict final du procès contre Lori Berenson, le 20 juin, pour rédiger cet épilogue. Le hasard en a décidé autrement. De toute façon, ce verdict ne pouvait donner une touche heureuse à ce final or je tiens à ce que l'épilogue reflète la joie intérieure que je ressens en bouclant ce travail. Seule ma manie des dates me poussait vers le 20 juin.

En ce 15 juin, devant la cathédrale de ma ville, j'ai compris qu'en rentrant chez moi j'achèverai ces lettres car le hasard fit se croiser une lueur de rêve et une fonction de merde, ce qui est la vie même.

« Aujourd'hui c'est la première fois que je me rends compte de la présence de la vie. » écrivit, à un moment, César Vallejo. Pour moi, cette présence se situe toujours à l'instant précis où le pessimisme de l'intelligence (l'analyse et le vécu des malheurs du monde) rencontre l'optimisme de la volonté (le désir de ne pas se laisser abattre, par les malheurs en question). Par exemple quand de jeunes enfants de huit ans, par un effort surhumain, parlent en s'armant de leur petit passé, comme des anciens décrivent les ultimes projets de leur longue vie. Ils disent parfois : « Pour être doué, il faut être heureux ! »

A trop hésiter entre le passé et le futur qui est toujours rêvé meilleur que le passé, les beautés de l'instant passent sans qu'on les voie. A chercher une conscience exacte de la vie, comme l'espère le poète, on attend en vain. Aujourd'hui, j'ai juste admis, en marchant vers un arriviste (par obligation de ma fonction) que le rêve était prioritaire. J'avais eu la charge de dialoguer avec ce jeune loup de la France moderne, que j'ai dû laisser à 11h15 pour son rendez-vous important de 11h30. A 11h30, je l'ai retrouvé chez la Sommité où à 11h 15 je ne pensais pas me rendre car dans l'intervalle j'ai été appelé au même rendez-vous que lui ! Je viens ainsi de rencontrer sans l'avoir demandé une Sommité qui, comme vous, portant lunettes, a toujours montré du cœur à l'ouvrage. Tout en écoutant l'auto-défense de sa fonction, j'avais en tête ce désir d'épilogue. Le soleil entrait par la fenêtre : il rend

souvent rêveur puis il donne la force de se relever. Nous étions donc trois dans le bureau officiel où la Sommité fit preuve parfois d'une franchise qui manque aux arrivistes, cette franchise que je ne cesse d'appeler de mes voeux dans tes futures Mémoires. Cette réunion produisit en moi une choc : face aux tristesses de la vie j'ai pensé à ces ultimes lignes qui pouvaient me redonner optimisme.

J'ai cru deviner en t'adressant ces lettres, Cher Chino, que je pouvais te parler avec la même franchise que mon chef. Aussi, après, cette plongée dans la vie de ton pays, que vais-je retenir, Alberto, du peuple péruvien et de toi-même ? Une capacité du peuple à résister aux orages de l'histoire et ta propre capacité à susciter les dits orages. D'où la dimension stratégique de la situation : parce que le monde deviendra de plus en plus difficile pour les peuples, les Hyper-Sommités doivent se préparer à dévoyer les révoltes. Elles vous ont aimé pour la guerre contre le Sentier lumineux, elles vous ont défiguré pour la minuscule marge de liberté que vous vous êtes octroyé à partir de l'an 2000. Les chefs de bas-étage n'ont plus le droit de jouer leur propre carte puisque de toute façon, les cartes propres n'existent plus. En tant que président du Pérou, tu n'as pas compris ta fonction de chef de bas-étage : la grandeur historique du pays que tu dirigeais t'a sans doute ébloui.

Après avoir constaté ton état de vassal de l'Empire global et la force propre de ton peuple, je veux d'un mot rappeler que l'Inquisition n'a pas dit son dernier mot. Armée de caméras de surveillance, de piratage électronique, d'argent sale, de trafics aussi divers que variés, de globalisation de l'infamie, de pressions télévisuelles, elle abandonne les quêtes d'aveux hors-saison, puisque la raison n'a plus de maison, pour l'auto-culpabilisation. Les aveux d'hier alimentaient une argumentation sur la culpabilité or, la culpabilité devenue générale, elle ne mérite plus une argumentation. Elle est de fait. Nous sommes coupables d'être jeunes, femmes, paysans, homosexuels, sans papiers, révoltés ou déprimés. Nous sommes coupables d'êtres parents, enfants, vieux, fatigués et malades. Nous sommes un coût coupable que les patrons ne peuvent payer. Notre vie est le fardeau qui symbolise notre culpabilité. Nous avons à payer pour être né ! D'où la fin des sourires ! L'inquisition d'hier imposa la peur, celle d'aujourd'hui nous impose la haine de tous jusqu'à sa plénitude, la haine de soi.

A t'écrire, Chino de mes ennuis, j'aurai pu perdre mon envie de vivre, si j'avais oublié que votre ingéniosité à susciter les orages peut se neutraliser avec un simple parapluie. Le parapluie que savent user les plus affreuses sommités : « Non monsieur, je ne peux pas vous donner le renseignement que vous me demandez, car je n'ai le droit de le communiquer qu'à mon supérieur que vous pouvez interroger ! »

Pourquoi je tenais à trouver le moment approprié pour noircir ma dernière page, un moment de soleil, de joie, de découverte, de surprise, de travail, d'action, un moment unique capable ? Pour m'éviter de sombrer dans la déprime. Parce que vous le savez bien, Alberto, nous sommes tous fragiles et à clore une correspondance comme on clôt un moment de sa vie, le choc peut vous assommer.

Le soleil qui s'insinua en mon esprit tout en écoutant les partenaires de ma réunion officielle me poursuivit sur le chemin du retour jusque devant la cathédrale de ma ville. Dieu n'ayant jamais eu l'amabilité de m'éclairer par une apparition, seul le hasard combina les ingrédients d'un bonheur capable de me libérer enfin de la tâche que je me suis imposée, depuis un peu plus de six mois (j'ai l'impression que ça fait des siècles). Parce que la Cathédrale, vois-tu, cher Alberto, je l'ai croisé un jour, au cœur d'un poème d'Aragon, et ce poème énigmatique constitue un des leviers qui me pousse de l'avant.

« Donnez moi votre cathédrale pour à voix haute y dire

Ce que je porte en moi comme un enfant quine bouge pas encore Ne craignez rien mon chant n'en va point déranger l'ordonnance »e)

Le titre du poème s'appelle «l'an deux mille n'aura pas lieu » et j'aurai voulu écrire ces lettres comme Aragon écrivit ce poème qu'il a conclu ainsi :

« Une cathédrale une cathédrale un théâtre appelez

Cela du nom qu'il vous plaît mais qu'on me donne un refuge

Une gare un abri contre cette louve en moi donnez

Moi n'importe quel hangar quel garage

Quelle grange où ranger le blé blême de la peur avant la grêle Une cathédrale par pitié de ce qui demande à naître

Une cathédrale pour mon royaume

Pour ce royaume de misère en moi que je porte

Ce royaume de splendeur en moi que je porte

Comme un enfant craintivement qui commence à bouger. »

(Je dois remercier Philippe Caubère qui me fit connaître ce poème.)

J'ai souvent écrit pour que le temps se multiplie, le temps du bonheur, cela s'entend ! Ton temps se liquéfie, cela s'entend aussi ! Je m'en voudrais beaucoup si, à la lecture, la distinction entre nos deux temps n'éclataient pas : le temps de la démocratie sociale (le bonheur en marche) contre le temps de la démocratie dictatoriale (le bonheur en haillons). Car les faits sont là, en terme de péripéties actuelles, le combat démocratique passé me semble sur son lit de mort, ton pays devenant le laboratoire d'une démocratie OGM, je veux dire une démocratie à qui les Sommités ont greffé le gêne de la dictature. Contre cet état de fait, ce coup d'Etat permanent, je souhaite m'insurger toujours mieux en me confrontant aux plus audacieux dont tu as été, cher Alberto, l'annonciateur. Que les assoiffés de pouvoir te suivent ! Que les assoiffés de justice t'anatomisent ! Les populistes conservent un grand avenir et j'ose penser qu'à cerner les pas de danse qu'ils préparent, des citoyens vont se révolter. Merci pour ta patience et reçois encore une fois, cher Chino, l'expression de mes salutations les plus enragées, et de mes fatigues les plus amusées. A bientôt. Angeville le 15 juin 2001

Livres et journaux :

Le poisson dans l'eau, Mario Vargas Llosa, Gallimard, 1995

La ville est les chiens, Mario Vargas Llosa, Gallimard, 1966

Manual de Historia general del Peru, E. Ortega y otros, Indeart, 1994 Le Chasseur absent, Alfredo Pila, Métaillé, 1999

Poemas en prosa, César Vallejo, Catedra, Letras Hispanicas, 1991

No mes esperen en abril, Alfredo Bryce Echenique, Anagrama, 1995

Pérou : La República ; Caretas ; El Tiempo ; Liberación ; El Comercio

Amérique latine : El Nacional (Venezuela) ; La Prensa (Panama) ; La Jornada (Mexique)

France : Libération ; Le Monde ; L'Humanité