Dans son roman Milenio, Vázquez Montalbán fait passer Carvalho et Pepe par l’Argentine qui sera visitée du nord au sud. Ils sortent du pays par le nord-est et visitent donc San Ignacio. C’était en l’an 2000 et l’effet du film Mission était plus présent qu’aujourd’hui. Je partage cette présentation. JPD

  

Milenio, Vázquez Montalbán

Pepe Carvalho et Biscuter visitent San Ignacio

 Une fois qu’il aurait mis les chutes dans sa collection l’attirait ce qui restait des missions jésuites, la tentative de Cité de Dieu adaptée aux indigènes, en un temps où les Jésuites étaient l’avant-garde de la régénération du catholicisme.

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Le lendemain les attendait une excursion vers les missions jésuites autour de Posadas, un face à face avec des ruines un peu décalées du XVIIe et XVIIIe siècles, qui appartenaient exclusivement à la mémoire  du conquistador, du colonisateur, de l’immigrant mais presque une anecdote pour les indigènes qui avaient construits les ruines bien avant. Ce qui restait des missions jésuites impressionnait par le corrélat de pouvoir, dans le sens moderne du mot «pouvoir», qu'impliquait la construction et la destruction de l'imaginaire colonial de ces prêtres d'avant-garde, et la suspicion des colons qui avaient reçu des territoires en concession [encomiendas] et voyaient d'un mauvais œil les privilèges des Indiens travaillant dans les missions, leur alliance avec les pouvoirs de fait de la monarchie espagnole et du Vatican, et ce qu'ils considéraient comme une incontrôlable péripétie expérimentale. Les ruines étaient enfouies dans la forêt, comme à Santa Ana, ou sans intérêt, comme à Loreto, mais elles parvenaient à évoquer un milieu et une expérience à San Ignacio, des ruines restaurées après la Seconde Guerre mondiale, classées Patrimoine de l'humanité par l'Unesco, un lieu où, pendant un siècle, indigènes et Jésuites étaient parvenus à produire et à croire ensemble avant que l'expérience ne soit liquidée, que ne soient interdits les agissements de la Compagnie, d'abord en Amérique, enfin Espagne, d'où les Jésuites avaient été expulsés Charles III.

« Alors, c'étaient des curés gauchistes, chef ?

— Ils ont commencé à jouer de l'extrémisme réactionnaire au XVIe siècle [los guerrilleros de Cristo Rey], en organisant la Contre-Réforme. Mais ils étaient intelligents et savaient s'adapter aux lieux et aux circonstances. En Espagne, ils ont toujours été sinistres, jusqu'à ce que quelques-uns découvrent la théologie de la libération, et même plus : Freud et Marx. Mais l'Église avait déjà son armée de réserve intégriste, l'Opus Dei. Il y a des chances pour que ceux-là ne laissent d'autres ruines que les banques et les universités qu’ils contrôlent. C'est une secte de vainqueurs implacables.»

Les ruines de San Ignacio permettaient de décrypter la structure de la mission, les habitations des indigènes, les lieux de travail et de culte, et suggéraient un espace dans le temps tel qu'on pouvait le percevoir, en Grèce, dans l’enceinte d'Épidaure. Le tropique avait lutté autant que les rois d'Espagne et le Vatican contre cette tentative d’absorption spirituelle rationalisée, la forêt tentait d'avaler les pierres, des arbres enserraient de leur écorce des colonnes phagocytées. Ce que n'avait pas touché l'alliance entre l'abandon et la forêt, les armées nationales nées de l’indépendance l'avaient détruit, et la mission de San Ignacio avait été annihilée par des troupes paraguayennes, jusqu'à l'invisibilité, puis débroussaillée plutôt que restaurée à partir de sa redécouverte en 1897. Les Indiens Guaranis de la zone des missions revenant à l'Argentine et au Brésil avaient été pratiquement exterminés, et n'avaient survécu que dans le métissage dominant au Paraguay.

La lecture que le guide faisait de l'existence des missions jésuites se fondait un peu sur la réalité historique, beaucoup sur le film interprété par Robert De Niro, passage obligé pour les touristes qui comparaient ce qu'ils voyaient avec ce qu'ils avaient vu au cinéma et restaient sur leur faim, car les missions étaient très loin des chutes de l'Iguaçu alors que, dans le film, elles étaient à côté. Le travail du guide, qui s'était présenté comme professeur d’anthropologie, tenait de l'adaptation du film à la réalité ou de la réalité au film.