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Autrefois (autour des années 70) pour diverses raisons, je sauvais des articles que je collais sur un cahier et j’avais un cahier cinéma. Je viens de feuilleter les pages de ce cahier et je n’en retiens à présent que cet article. Comment ne pas admettre que le coup d’Etat de Pinochet a relancé l’idée de guerre révolutionnaire, celle qui avait permis à Castro de gagner à Cuba et celle qui permettra aux sandinistes de gagner à Managua. Mais y compris à Cuba les communistes furent contre cette stratégie. Ce compte-rendu de film publié sur l’Humanité (pas de date précise, sans doute en 1974) rappelle cette position. JPD

Septembre Chilien est ressorti en 2013.

 

 Sur deux pays d'Amérique latine

"SEPTEMBRE CHILIEN", de Bruno Muel et Théo Robichet

"TUPAMAROS", de Jan Lindquist       

DEUX films consacrés aux luttes des peuples du Chili et d'Uruguay sont présentés cette semaine à Paris : « Septembre chilien », des réalisateurs français Bruno Muel et Théo Robichet, et « Tupamaros », tourné en Uruguay par le Suédois Jan Lindquist, deux films de structures et de démarches très différentes.

D'une durée d'une quarantaine de minutes « Septembre chilien » est sans doute le document cinématographique le plus accablant pour la junte chilienne, le plus émouvant qui ait été filmé par un même cinéaste, sur le putsch militaire de septembre dernier. Ayant réussi à pénétrer au Chili une quinzaine de jours après le coup d'Etat, en compagnie du premier groupe de journalistes étrangers qui y fut admis, Bruno Muel nous montre, caméra à l'épaule, le Santiago de ce moment-là, le palais de la Moneda criblé de balles, atteint par les obus, bien sûr, mais surtout des visages.

Visages d'ouvriers, de militants de l'Unité Populaire enfermés au Stade National, visage de l'officier putschiste conduisant la visite et répondant aux questions des journalistes par des contrevérités évidentes ; visages angoissés, surtout des femmes, des mères, des sœurs, des amis, des parents des détenus, qui tentant de faire passer une lettre, un peu de nourriture, qui essayant d'obtenir des nouvelles d'un être cher ; visages des témoins, de ceux qui racontent ce qui s'est passé, calmement comme cet ingénieur suédois, son arrestation, les tortures qu'il a lui-même subies et celles dont il fut le témoin sur d'autres prisonniers, ou avec douleur et colère comme ces deux jeunes femmes brésiliennes, épouses de réfugiés politiques arrêtés, soumises aux violences quotidiennes des soldats et des policiers ; visages enfin de ceux qui n'ont pas abandonné, qui savent déjà que l'Unité Populaire n'est pas morte, qu'elle fleurira de nouveau mais que la lutte sera dure et difficile, qu'elle exigera beaucoup de sacrifices, comme ces militants faisant une dernière escorte au poète Pablo Neruda, entonnant progressivement «L'Internationale», de proche en proche, des larmes plein les yeux, jusqu'à former un chœur chargé d'espérance, puissant et douloureux.

 

Une réflexion nécessaire

Tel est le film de Bruno Muel : un document brut filmé sur le vif, presque dans le feu de l'action, au moment où la stupeur provoquée par les événements n'est pas encore éteinte, où les premières interrogations de ceux qui ont vécu le drame surgissent de façon émotionnelle sous le coup du désarroi et de la colère, comme en témoigne cette interview finale d'une jeune fille affirmant, avec un sentiment profond de déception, que la voie pacifique vers le socialisme est définitivement exclue en Amérique latine.

Il est évident que nous touchons là, à la fois, au caractère particulier de la démarche suivie par Bruno Muel rendant compte «à chaud», de la situation créée au Chili par le putsch fasciste (ce en quoi « Septembre chilien » mérite pleinement la médaille d'argent qui lui a été décernée en novembre 1973 au Festival de Leipzig), et aux limites mêmes de cette démarche, privée — et pour cause — du recul critique nécessaire à une analyse sérieuse, approfondie, du passé récent et du présent, aussi bien que d'une réflexion non moins précise concernant l'avenir de la lutte, ses formes dans la situation nouvelle créée par le fascisme.

C'est là précisément que s'affirme le décalage entre le document brut et son éclairage actuel. Car cette réflexion existe aujourd'hui. Elle a d'abord été le fait du Parti Communiste du Chili qui, au terme d'une déclaration publiée à Santiago aux tout premiers jours de janvier, souligne la nécessité «d'éviter d'imposer dès maintenant au mouvement populaire des schémas sur la forme que prendra une phase future de la lutte », aussi bien que de la gauche chilienne dans son ensemble qui, début février, affirmait de son côté : « Le choix de chaque méthode de lutte et le début de chaque phase de combat seront fixés en fonction des rapports de forces et du niveau d'organisation que le peuple et les révolutionnaires auront atteint à chaque moment » (1).

Hormis les réserves de fond qu'attire l'interview à laquelle nous faisons référence plus haut, et que confirment les deux déclarations que nous venons de citer, sa présence à la fin du film, non assortie de ces éléments d'information récents, ne risque-t-elle pas de fausser le sens même du document, y compris en regard de la ligne d'action fixée par la résistance chilienne ? Ce n'est malheureusement que trop vrai.

 

La lutte armée en Uruguay

Jan Lindquist, de son côté, s'est livré à une longue interview d'un dirigeant de l'organisation des Tupamaros en Uruguay. Mais c'est pour arriver, au terme de l'évocation de l'histoire de cette organisation depuis sa création (dans un pays en crise dominé par deux cents familles liées à l'impérialisme américain en proie à la corruption, aux assassinats commis par l'escadron de la mort formé au Brésil), à une conclusion sensiblement différente, fruit d'une réflexion sur les graves revers enregistrés par le Mouvement en 1972 après l'échec que constitua, en regard des objectifs fixes, l'exécution de l'agent américain Mitrione (2), et la vague de répression qui suivit. En dépit de succès partiels sans cesse remis en cause, c'est en effet l'inefficacité de la lutte armée dans des conditions inappropriées qui est ici implicitement démontrée. Le film s'achève sur une manifestation populaire.

Quoi qu'il en soit ces deux films méritent d'être vus (tout en sachant bien qu'ils sont loin de constituer, en soi, une information complète sur chacun des problèmes qu'ils traitent). Le premier pour ses qualités de document pris sur le vif, le second en raison du cheminement qu'il traduit vers une prise de conscience plus mûre de ce que peut être une véritable stratégie révolutionnaire.

François MAURIN.

1) Le document est signé par le Parti Socialiste, le Parti Communiste, la gauche chrétienne, le MAPU ouvrier et paysan, le Mouvement de la Gauche révolutionnaire, le Parti radical, le MAPU.

2) Episode qui servit de base au scénario d' « Etat de siège », de Costa-Gavras.