J'ai déjà sur ce blog largement évoqué René Bousquet aussi je reprends cet article de 1994. JPD

Péan Bousquet Froment

Le Nouvel Observateur

 Une clé de leur amitié : l'antigaullisme, Mitterrand et le «clan Bousquet»

PAR PIERRE PEAN

PIERRE PÉAN, dont le dernier livre « Une jeunesse française » a été l'événement politique de la rentrée, est l'un des précurseurs du journalisme d'investigation en France. Il a publié des enquêtes sur les services secrets, les circuits de l'argent noir, Jacques Foccart, l'attentat contre le DC 10 d'UTA et la Cagoule.

 L'auteur d' « Une jeunesse française » a lu le livre de Pascale Froment.

Il dit ici pourquoi à son avis l'amitié entre le chef de l'État et René Bousquet a survécu aux accusations portées contre l'ancien chef de la police de Vichy

 

Le Nouvel Observateur. — A la lecture du livre de Pascale Froment, avez-vous le sentiment qu'on comprend mieux la nature des relations Mitterrand-Bousquet ?

Pierre Péan. — Oui. Le mérite principal du livre de Pascale Froment est de mieux cerner la personnalité de René Bousquet et de comprendre comment cet authentique républicain a organisé, abrité derrière quelques principes républicains respectables en temps de paix, les rafles de juifs. La grande faille de Bousquet apparaît : son orgueil et sa vanité. Une fois persuadé que le terrible marchandage qu'il mène avec les nazis — sous la houlette de Pierre Laval — est le moins mauvais possible, il ne semble plus avoir le moindre état d'âme dans l'accomplissement du sordide. Ensuite, Pascale Froment décrit parfaitement ce qu'on peut appeler le «clan Bousquet», composé de républicains, laïcs, souvent francs-maçons, et qui ont suivi leur chef au nom des mêmes principes. Parmi eux il y a Jean-Paul Martin, le directeur de cabinet d'Henry Cado, directeur général adjoint de la Police nationale. Martin, c'est le pont entre le clan Bousquet et Mitterrand. Martin est, lui aussi, un «type bien», un fonctionnaire impeccable. Son portrait permet d'approcher la complexité vichyssoise : fidèle, malgré tout ce qu'il sait, à Bousquet, fidèle au jeune Mitterrand, qui mène à Vichy des activités clandestines puis des activités de résistance, il lui rend beaucoup de services en 1943... Pascale Froment montre bien que Bousquet est sûrement au courant des relations entre Martin et Mitterrand. La relation forte entre Bousquet et Mitterrand prend sa source dans la «pétaudière» de Vichy. Il est clair que pour François Mitterrand les services rendus par le clan Bousquet à son groupe de Résistance masquent l'ampleur des fautes commises par René Bousquet.

N. O. — Fait très étonnant, ces fonctionnaires vichystes, que ce soit Bousquet ou les autres, n'expriment jamais le moindre regret, la moindre culpabilité.

P. Péan. — C'est vrai. Ils n'ont pas le sentiment d'avoir mal agi. Pour eux, il fallait rester pour sauver les meubles. Ils faisaient leur devoir, pensant plutôt que la lâcheté était du côté de ceux qui résistaient à l'extérieur. Et leur sympathie allait vers les résistants intérieurs et ceux qui faisaient de l'entrisme. Mitterrand pouvait d'autant mieux les comprendre qu'il a lui-même glissé progressivement d'une adhésion à l'idéologie de la Révolution nationale jusqu'à la Résistance intérieure. Il a souvent dit que Bousquet lui avait sauvé la vie. En fait il voulait certainement dire que Jean-Paul Martin l'informait régulièrement des intentions allemandes à son égard et à celui de son groupe. Martin a remis au commandant Rodin, alias Jean Munier, un proche collaborateur de Mitterrand, une liste de gestapistes à abattre.

 

N. O. — C'est ce qui explique la troublante indulgence de Mitterrand pour Bousquet ?

P. Péan. — La grande estime, voire plus probablement l'amitié, de François Mitterrand pour Bousquet a de nombreuses raisons. Outre les «services rendus», l'amitié pour Martin, l'anti-gaullisme et une analyse historique proche, il y a les regards croisés que portent l'un sur l'autre ces deux hommes. Le président a dit à Pascale Froment que Bousquet le voyait «comme un continuateur d'une carrière qu'il n'avait pas pu faire». Il est probable que, de manière symétrique, Mitterrand pense que Bousquet a payé un lourd tribut à l'Histoire... Dans le livre de Pascale Froment, il apparaît bien que si Mitterrand a rencontré souvent Bousquet, il n'était pas le seul. Jean-Baptiste Doumeng, Edgar Faure, Maurice Faure, Edouard Daladier, Antoine Pinay, René Coty ne le prenaient manifestement pas pour le Diable et se satisfaisaient de la décision de justice de 1949.

N. O. — Bousquet a tout de même été le grand organisateur des rafles de l'été 1942 et de celle du Vieux Port à Marseille, en janvier 1943. Ce n'est tout même pas un détail !

P. Péan. — C'est même la honte de Vichy, Bousquet en porte une part de responsabilité accablante. Mais dans ces années noires, ni les gens de Vichy ni les résistants n'analysaient de manière spécifique la persécution des juifs. Elle était perçue comme une conséquence de la défaite et l'occupation allemande, au même titre que la persécution des gaullistes, des communistes et autres «terroristes». Dans notre travail de journaliste, qui enquêtent sur un dossier historique, nous devons éviter les polémiques, mais accumuler les faits, les documents, les témoignages. C'est ce qu’a fait Pascale Froment. Elle ne juge pas Bousquet, elle le décrit sans aucune complaisance. Le portrait est souvent difficile à supporter, mais en même temps il est riche et complexe, à l'image de cet homme capable de susciter de très fortes amitiés d'hommes respectables.

N. O. — Tout n'a donc pas été dit sur les relations Mitterrand-Bousquet ?

P. Péan. - Bien sûr que non. Nos deux livres sont que des contributions à l'Histoire. Dans «Une jeunesse française», j'estime que mon enquête est insuffisante sur plusieurs points : l'arrivée de François Mitterrand à Vichy, son sentiment sur les rafles, les raisons profondes de son basculement dans la Résistance... De la même façon dans le livre de Pascale Froment, on ne trouve pas d'explication satisfaisante à la poursuite des relations entre Bousquet et Mitterrand dans les années 80. Pour en savoir plus, il faudrait que François Mitterrand accepte d'aller un peu plus loin dans les confidences...

Propos recueillis pc SERGE RAFFY