Télérama du 29 juillet 1998 a publié, dans sa série sur le sujet, l'écrivain de mes 20 ans par Michèle Gazier qu a été la première à traduire Vazquez Montalban. JPD.

 La prole à Michèle Gazier :

« Mes 20 ans, c'est d'abord une bibliothèque. Celle de la section d'espagnol de l'université de Montpellier, où j'étais étudiante et, à mi-temps, bibliothécaire. J'avais choisi des horaires de garde prétendument ingrats : lundi matin, samedi matin, les fins d'après-midi... Moments bénis de faible fréquentation où je pouvais piocher à loisir dans les rayonnages. C'est là, dans la salle de lecture que la plage proche et le printemps avaient vidée, que j'ai rencontré un des hommes de ma vie. Il s'est présenté tout de suite, dès la première ligne : « Il suffira de dire que je suis Juan Pablo Castel, le peintre qui a tué Maria lribarne.»

J'ignorais tout d'Ernesto Sabato, «écrivain argentin» pouvait-on lire sur le dos jauni de ce petit volume précocement patiné par le temps. Le Tunnel, publié en 1948, était son premier livre. Que s'est-il passé entre ce personnage de peintre obsessionnel, passionné, déchiré, amoureux, cruel, meurtrier et moi ? Comment ai-je pu oublier en sa noire compagnie les horaires de fermeture et de repas ? Je tournais les pages avec cette hâte et cette lenteur qui accompagnent les plus belles lectures. Car Le Tunnel, si bien nommé, vous happe, vous anesthésie, vous fascine. Impossible d'échapper à cette logique d'amour et de mort entre un créateur qui a trouvé l'âme sœur et une femme qui a plusieurs âmes. Les ans ont passé, j'ai relu Le Tunnel, rencontré Sabato... Ce livre et moi avons à peu près le même âge, mais, privilège de la littérature, lui n'a pas pris une ride.

Michèle Gazier

(20 ans en 1968)

Le Tunnel, d'Ernesto Sabato, traduit de l'espagnol par Michel Bibard. Ed. Points/Seuil, 140 p.. 31 F.