Joan Baez

L’autre jour, sur France Inter, ils ont passé la ballade de Sacco et Vanzetti du film de 1971. J’avais 20 ans. Alors je suis allé voir ce qu’elle faisait en 1968… JPD

Dessins V Pierre Aldebert (je n'ai rien trouvé sur ce dessinateur)

 

Paris Match 6 janvier 1968

LE NOEL DE JOAN BAEZ AU PAIN SEC, UNE GUITARE,

QUARANTE-CINQ JOURS DE PRISON

 

Pour les fêtes, elle a chanté seule entre les murs d'une cellule.

 

La nuit de Noël commence pour les cinq cents prisonniers. Les derniers rayons du soleil rougissent les murs des baraquements du «centre de réhabilitation » de Santa Rita, à 40 km d'Oakland (Californie).

Joan Baez, « la Madone des mal-aimés », est assise sur son lit. Son visage d'une étrange et sombre beauté — profil d'Indienne, longue chevelure de jais — se découpe sur la fenêtre où s'éteint le couchant.

Dans le camp, les détenues achèvent leurs derniers préparatifs pour fêter la Nativité. L'assistant du shérif, R. M. Foudy, a permis à l'avocat de Joan de lui porter sa guitare.

Elle effleure les cordes et laisse monter sa voix de soprano, pure, «droite comme une aiguille». Il y a huit ans, cette voix a déchainé l'enthousiasme des 13 000 auditeurs du récital de Newport écoutant l'inconnue de dix-neuf ans chanter des folk-songs.

Mais cette nuit, il n'y a qu'une poignée d'amis pour écouter Joan Baez. Ils sont au-delà de la clôture du camp où elle purge une peine de quarante - cinq jours, pour «atteinte à l'ordre public».

Demain, elle sera mise en cellule pour avoir protesté contre l'interdiction de recevoir du courrier. Pendant trois jours, on ne lui donnera que du pain et du lait.

Six jours avant, à Oakland, devant le centre de recrutement des forces armées. C'est le petit jour. Des groupes d'hommes et de femmes s'étendent sur le pavé luisant d'humidité. Parmi eux, Joan Baez. Ils chantent, ils crient : «Non à l'enfer !» Cet enfer-là, c'est le Vietnam. La police arrive, le tribunal les condamne. Joan Baez ira en prison.

Peu lui importe... Petite-fille d'un pasteur mexicain par son père et d'un pasteur écossais par sa mère, elle a le sentiment d'obéir à la voix de son sang en s'élevant contre les haines raciales et la guerre.

Un chant dans la nuit

Noël. La prison. Au-dehors des appels étouffés retentissent. Joan appuie sa tête contre les barreaux, regarde au loin, dans le crépuscule. Tout le long du grillage qui entoure le camp, une cinquantaine de personnes agitent des bouquets.

Une tristesse subite envahit Joan. Elle chante, pour elle seule, « It's all over now baby blue », « Mon cher enfant, tout ce qui nous faisait peur est terminé». La dernière note meurt sur les cordes.

Il est minuit. L'instant où, depuis vingt siècles, la chrétienté chante par les orgues et les harpes la venue de l'Enfant-Roi. Et demain, selon le règlement de la prison, le shérif adjoint, R. M. Foudy, reprendra à Joan la guitare qu'il lui a laissée pour la nuit de Noël.