allain leprest

Allain Leprest est un poète-parolier et chanteur français né le 3 juin 1954 dans le Cotentin à Lestre (Manche) et mort le 15 août 2011 à Antraigues-sur-Volane (Ardèche). Le voici en 1998. JPD

 Libération 17 mai 1998

Allain Leprest parle en poète de tous les jours à jet continu d'expressions argotiques, si vite qu'on ne peut les noter. La voix est si traînante, si hachée, si cassée, qu'on ne peut pas croire qu'elle chante. Le visage est aigu comme celui d'un saint gothique, troué du bleu viking des yeux. Les mains d'Allain —le double «I» figure sur son acte d'état civil, erreur d'un employé de mairie— s'envolent comme des hirondelles.

«C'est bien simple, je considère Allain Leprest comme un des plus foudroyants auteurs de chansons que j'ai entendus au ciel de la chanson française.» Nougaro préface ainsi le récent song-book de Leprest, et beaucoup d'amoureux de la chanson pensent comme lui ignoré des télévisions et des radios —à quelques exceptions près, Sevran, Foulquier—, Leprest conjugue les enthousiasmes de ceux qui le voient en héritier maudit de la lignée Brel, Ferré, Caussimon. Pour son dernier CD, comme pour un manifeste, Kent, Gilbert Lafaille, Higelin, Romain Didier et même Yves Duteil signent chacun la mélodie d'un de ses textes. Leprest a ses assises au Picardie, un restau d'Ivry-sur-Seine qui, chaque vendredi, fait venir des chanteurs. En pousse-café, si on lui pose la question du «cette année, ça passe ou ça casse?», il relativise: «Ce qui me rassure, c'est que je gravis les marches une par une, mais je ne redescends pas. En sept ans je suis passé de salles avec soixante-dix spectateurs, à des salles de quatre cents places.» Leprest a fait mieux: il a rempli l'Olympia (et s'est offert le CD souvenir de cette soirée), il a occupé la grande scène de la Fête de l'Huma. Depuis sa jeunesse («papa était anar, j’ai fait stal») Allain Leprest est communiste, sans qu'on puisse discerner ce qui tient des valeurs (attachement au peuple, athéisme militant, la «sociale», etc.) et ce qui relève d'une subordination religieuse ou clanique. Et ce provocateur clame son admiration pour les écrivains de l'autre bord comme Nimier; il s'est fendu d'une chanson pour Antoine Blondin.

Le père était menuisier dans le Cotentin. Une fois, Leprest a pleuré en scène. Il chantait Combien ça coûte, et n'a pas pu aller au bout de «le salaire de mon père répandu sur la table»: son paternel était dans la salle. Il a toujours écrit, mais démarre dans la vie active avec le certif et un CAP de peintre en bâtiment. A 17 ans, alors qu'il commence à placer des dessins à Paris-Normandie, il entend son premier chanteur-auteur-compositeur dans une MJC de Rouen. «Avant, je croyais que les chansons, c'était fait industriellement.»

L'armée lui permet de méditer le problème: muté d'office dans les paras. «L'armée m'a rendu alcoolique: à notre arrivée, on a tout de suite eu droit à un verre d'armagnac à 20° avec un pruneau dedans. On nous a appris à chanter Heili I-kilo, et le chant des Waffen SS! Pendant les défilés, en douce, nous on chantait Ma Pomme. Pour douze mois j'ai eu quatre mois de trou, et six mois de rab! » C'est en montant la garde qu'il écrit sa première chanson aboutie, Vingt Ans. «Je savais que Ferré et Aznavour avaient déjà écrit une chanson sur ce thème, mais je voulais marquer mes vingt ans.» Sitôt libéré, il monte à Paris, s'installe dans des petits cabarets comme le Caveau de la Bolée. Un tout petit milieu sait vite qu'un jeune est là qui sait manier la plume. « Une chanteuse connue m'a accordé un rendez-vous. J'avais mes baskets qui se décollaient. A la fin elle m'a dit: "Si vous voulez faire quelque chose dans ce métier, il faut avoir les ongles propres." En 1985, Maurice Frot, un ami de Ferré, programme Leprest, en ouverture du Printemps de Bourges, accompagné juste d'un accordéoniste, «ça a fait sensation, mais c'était presque un hasard». Il est porté aux nues. Premier album chez Gérard Meys, l'éditeur de Jean Ferrat et Isabelle Aubret, dont les chansons ont mieux vieilli que les arrangements. «C'était le début des radios FM, on pensait qu'en s'adaptant, ils nous passeraient. Erreur.»

—Années de rame, années d'amour: Dans une Fête de l'Huma (ça ne s'invente pas), Allain rencontre Sally, une beauté d'origine mauritanienne. Aujourd'hui, ils ont un fils de 20 ans et une fille de 17. Sally sera le phare des années de galère: Il faut voir comment elle le couve; pas toujours facile : Leprest a pas mal chanté l'alcool, on lui en a fait une légende. «Des amis que je croyais proches m'ont flingué: "Ne l'invitez pas, c'est un pochtron." Ils confondent l'après-spectacle avec le spectacle. Et ils oublient que, pour des cachets beaucoup plus importants, ils étaient contents quand Gainsbourg débarquait barré. En scène, j'aime bien vaciller en chantant, c'est une manière de mettre ma fragilité dans le spectacle, mais j'ai jamais rien écrit de valable quand j'ai bu, et sur scène ça n'aide pas. J'écris la plupart du temps à jeun, le reste c'est une partie de ma vie, ma maîtresse, c'est un goût, un plaisir.»

Pierre Barouh sort Leprest de la confidentialité en 1992, en lui produisant un disque miracle, en duo avec l'accordéoniste Richard Galliano, Voce a mano («la voix à main», le nom italien de l'accordéon). Presse dithyrambique, prix Charles Cros, on l'entend un peu en radio. Black-out des télévisions. Mauvaise distribution. Leprest tourne. Pour une soirée, il remplit l'Olympia. Il travaille pour les autres, Gréco, Romain Didier, Jean-Louis Foulquier, Francesca Solleville.

Foulquier lui a fait un Captain Café spécial sur FR3, entouré des jeunes qu'il fait travailler chez lui chaque vendredi soir, après minuit, «avant, je ne peux pas écrire».Son atelier, c'est sa banlieue. Dès l'après-midi, il tourne, sans but sinon «trouver l'idée qu'elle est bonne».

Après le dîner, quand tout le monde dort à la maison, il s'éclipse: gelais le tour des bars jusqu'à deux heures du matin. Quand je reviens, j'écoute la radio, je laisse le carreau de la télé, les chats sont là, je suis devant mon bureau et j'écris. Une chanson commence par la première phrase. Une fois trouvée l'idée de départ, je cours à la fin. Je suis plus fier d'une poubelle pleine de brouillon, que de ce que j’ai gardé.»

Sur scène, Leprest a une présence forte, un peu calcinée, une gestuelle accomplie («une chanson, c'est 50% les mains»). Mais d'abord, on reconnaît en lui un homme de mots. Pourquoi le fils d'un menuisier du Cotentin a été gagné par ce goût de la marqueterie verbale, du fignolage cruel qu'exige la chanson? «J'avais un grand-père épicier à Granville, je l'adorais. Un jour, je me promenais avec lui. Il y avait un canari au milieu de la route. Il portait un chapeau melon, il l'a retiré, l'a posé sur l'oiseau. Il a attendu un peu, l'a soulevé, et l'oiseau s'est envolé. A quelque temps de là, il a eu une attaque cérébrale. Il ne pouvait plus rien me dire. Muet. On correspondait avec des petits bouts de papier, il avait du mal à faire ses lettres. Mon lien avec l'écriture est là.» •

HÉLÈNE HAZERA photo TINA MERANDON