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Paris Match 13 janvier 1968

PAS UN JOUR DE VACANCES

POUR REGGIANI, LE MAUDIT DE L'ÉCRAN :

IL TRIOMPHE AU MUSIC-HALL

Au cinéma on disait de lui, il a la cerise. Il est devenu chanteur

Le «Maudit» est devant nous.

Un visage tourmenté, mangé par une barbe mal rasée, des yeux verts qui tombent comme des larmes, un menton agressif. Une quarantaine âpre. Une quarantaine de combat. Mais, soudain, comme par à-coups, un sourire extraordinaire, lumineux, qui transfigure tout. Le sourire de l'homme qui donne une cigarette à l'autre.

Le «Maudit» ! Il suffisait de prononcer son nom pour que les producteurs disent : « Ah ! non, jamais. Il a la cerise. » Et la cerise, dans le langage du spectacle, c'est la malchance, c'est la poisse.

On avait beau dire que c'était le plus grand acteur de sa génération, que Sartre avait écrit pour lui sa plus grande pièce, «les Séquestrés d'Altona», qu'il avait joué le rôle inoubliable de Manda dans «Casque d'or», le chef-d'œuvre de Becker, le fait était là, inéluctable : il n'y avait plus de grand rôle pour lui.

Le «Maudit» avait même disparu de Paris. A proprement parler, il ne fuyait pas devant la «cerise», il disait : «Je vais dans le Midi pour avoir le temps de vivre.»

Il divorça même sans que personne ne le sache. Et il épousa une comédienne qui écrit aussi des chansons — on le saura plus tard.

De temps en temps, dans les milieux du spectacle, une voix isolée demandait tout à coup :

« Mais que fait donc Serge Reggiani ? »

45 000 disques vendus. Des propositions de films. Une remontée vertigineuse au Box Office français. Le téléphone qui n'arrête pas de sonner. Les fabricants de microsillons se l'arrachent. Et même Bruno Coquatrix, le terrible directeur de l'Olympia, qui lui dit : « Ma maison vous est ouverte. » Serge Reggiani, qui ne fait jamais les choses à moitié, est revenu dans le Paris du spectacle comme un ouragan.

Tout est parti d'une rencontre accidentelle chez les Montand. Il y a deux ans, Reggiani monte à Paris et va dîner chez Simone Signoret, sa partenaire de «Casque d'or».

Il y a là Jacques Canetti, producteur de spectacle, toujours à la recherche de nouveaux talents. Il regarde Reggiani, semble le jauger et, tout de go, lui dit : «Voulez-vous faire un disque de Boris Vian ?»

Sans se démonter, Reggiani répond : «Oui.»

Jusque-là, en matière de chanson, ses seuls exploits c'étaient quelques airs anonymes à la radio et, entre la poire et le fromage, des imitations de Tino Rossi.

Ce soir-là, en rentrant chez lui, Reggiani se regarde dans la glace et, s'adressant à lui-même, dit : « Tu es dingue ! »

Il ne l'était pas tant que ça. Son disque improvisé connut un succès inattendu. On découvrit la voix du Reggiani qui chante, une voix chaude, un peu rauque, souvent prête à se casser. Un ton nouveau où se révèle le récitant et le conteur. Reggiani de lui même se dit: «Je veux faire mieux.» Sans transition il se trouva propulsé dans le monde de la chanson. On le vit à la télévision, à la Mutualité, à Bobino avec Barbara, dans les maisons de la culture. Au gala de l'U.N.I.C.E.F. où Elizabeth Taylor, Richard Burton et Ravi Shankar, le «guru» des Beatles l'embrassèrent pour le féliciter. Le nom de Reggiani se remit à flamboyer au fronton des salles de spectacle. Aujourd'hui, après son second disque, il est devenu une vedette.

Son prochain spectacle, c'est Bobino de nouveau, mais seul cette fois-ci, avec un florilège de seize chansons, des chansons qu'il répète tous les fours, « peaufine », met au point avec la patience d'un artisan. Il est bien fini, le temps de la cerise...

«La chanson, c'est mon côté «rital». Ma mère chantait «la Bohème» en lavant la vaisselle.

Reggiani arpente le salon de son appartement parisien. C'est un campement provisoire dans lequel il ressemble un peu à un fauve dans sa cage. Pour affronter ses nouvelles obligations, il lui a fallu trouver ce pied-à-terre à Paris. C'est dans le 16e ; c'est bourgeois, c'est cossu, c'est comme tout ce qu'il n'aime pas. Mais ça à un avantage c'est loin de Saint-Germain, du café de Flore, des copains de nuit. Sa femme, Annie Noël, seule, est avec lui. Les enfants sont restés dans le Midi, à Mougins où, parmi les oliviers et les mandariniers, il a fait construire son ermitage : «Le Pin seul».

- Vous savez, poursuit-il en mimant ce qu'il dit, comme sur scène il mime ses chansons, j'aime le music-hall, l'odeur du cirque, les flons-flons, les cuivres, tout ce qui fait zoum, zoum... Vous voyez ce que je veux dire.

Au théâtre, j'ai le trac ; au music-hall, j'ai peur. Le music-hall, c'est le trou noir, la fosse aux lions. La musique empêche de sentir la salle. Le music-hall, c'est les travaux forcés.»

Depuis vingt-neuf mois, Serge Reggiani n'a pas pris un jour de vacances. «Les Séquestrés d'Altona», qu'il a promenés dans 72 villes. La tournée théâtrale avec «L'arbre remue encore», quatre films, un disque par an, le besoin de se perfectionner, tout cela le dévore. Mais il se laisse dévorer. Comment faire autrement ?

— Ma liberté à moi, vous voulez que je vous le dise, c'est de pouvoir me casser la figure.