souvenir de mai

Je redécouvre un de mes écrits de mai 1988 sur le journal syndical atypique qui s’appelait le Gyrophare (le n°6). Mon second article en six numéros alors que j’étais la cheville concrète du journal. J’en assurais la frappe sur mon ordinateur Amstrad, les liens avec l’imprimeur Denègre par contre les envois étaient l’œuvre de beaucoup d’autres personnes. Le dessin n’est pas signé. Il est le fruit d’une discussion avec mon ami Jean-Marie Courtot qui n’était pas totalement convaincu par mon analyse traduite en image. Oui, il y a eu deux versions du mois de Mai : ceux qui voulaient des mesures concrètes et ceux qui voulaient le pouvoir. Ces derniers finirent par le prendre... pour continuer le passé sous des formes nouvelles.

J-P Damaggio

 

Mai, si !

Je ne vais pas écrire qu'en Mai si tout avait bien tourné la victoire était au bout. J'étais lycéen à Ingres en seconde. Le vendredi 10 Mai 68 à 8h j'appris qu'il n'y aurait pas cours car je faisais grève [Les pensionnaires en avaient décidé ainsi et bloquaient l’entrée]. Comment aurais-je pu m'en plaindre ! Nous avons défilé et tout fut raconté par La Dépêche sous le titre significatif : La révolte des Lycéens.

Pourtant, une petite chose n'a pas été dite dans l'article et qui m'a marqué. Assis sous le Parapluie Ligou je vis tout d'un coup dans un coin des papiers brûler. De quoi s'agissait-il ? Des militants de la Jeunesse Communiste venaient de se faire subtiliser les tracts qu'ils voulaient distribuer et qui brûlaient sur ordre des animateurs de la manif. Pourquoi ?

Etait ce bien la preuve que "les guerres pichrocholines droite-gauche d'autre fois", suivant le mot du Serge July de 1988 étaient dépassées ? En fait, en 68 quand Jean Fabre de La Dépêche titra : Le dépassement de la gauche (en bon radical qu'il était) il eut des réponses critiques de la CGT et du PS.

"Vous tentez de politiser une manifestation à caractère syndical en insinuant que les partis de gauche sont dépassés ce qui est faux mais qui fera bien plaisir au représentant du pouvoir gaulliste M. le préfet qui pense de même." dit la CGT.

"Qu'est-il donc d'autre que socialiste ce mouvement des étudiants qui brandit des drapeaux rouges, chante l'Internationale et refuse de se soumettre à la discipline imposée du régime capitaliste" écrit Louis Delmas député PS.

 Ce débat sur "un idéal au-delà des idéologies" (autre titre de La Dépêche de ce moment là) n'est pas le meilleur moyen pour comprendre l'autodafé des tracts sur la place, le 10 Mai 68. Si ce fait s'était produit fin Mai on aurait pu l'expliquer par mimétisme par rapport aux événements parisiens mais rappelons que le 10 Mai nous sommes juste une semaine après le départ du mouvement et qu'en Tarn et Garonne, Mai n'avait pas encore commencé puisque c'est seulement le 13 Mai que les autres grèves commencent. Donc il s'agit d'un geste signifiant la pensée profonde mais pas forcément consciente, d'une part des lycéens, geste qui se trouva confirmé quand le cortège passa devant la fédération du PCF où il y eut des sifflets pour empêcher toute prise de parole. La coupure entre le mouvement des Jeunes et le mouvement plus classiquement révolutionnaire n'est donc pas à comprendre comme la simple division entre chefs parisiens des deux camps, mais comme quelque chose de profond. Comment dans la tête des lycéens s'était construit ce rapport négatif aux communistes ? Répondre à cette question dépasse l'anecdote que je cite, et Mai 68 lui-même. Pour ma part j'étais (comme aujourd'hui) de sensibilité communiste et simple lycéen comme les autres.

 En fait en Mai 68, les forces dominantes avaient aussi une révolution à continuer. Du bas de laine il fallait passer au compte en banque ("médiation entre économiser –la vertu ; et dépenser -le plaisir"). C'est dans cette modification du social que s'alimente la non rencontre entre «nouvelle gauche» et «gauche traditionnelle». La "stratégie" du mouvement des jeunes était prise dès le départ dans les filets des autres forces : la social-démocratie (concept social et non politique) qui veut pousser la société vers un changement sans ‘frais’ et le courant révolutionnaire qui reste bloqué sur ses ‘traditions’.

 Je dis Oui à Mai car les expériences qui y furent acquises peuvent aujourd'hui encore faire fructifier l'indispensable besoin de changement de société. A nous, non pas de réécrire l'histoire, mais de faire la nôtre. A nous d'inventer la rencontre conflictuelle donc amicale entre les forces capables de promouvoir un nouveau progressisme. Interrogeons les rapports, syndicalisme et politique, luttes antiautoritaires et anticapita-listes, réalité actuelle de la "créativité" capitaliste et moyens que l'on se donne pour en sortir.

Jean Paul Damaggio

P.S. Cette réflexion sur la stratégie induit l'idée que les luttes paient, et pour tous ceux qui célèbrent 68 sans chiffres je donne les suivants qui concernent les créations d’emplois dans la fonction publique. Suite à 68, donc en 69 il y a eu 80 061 créations de postes dans la fonction publique puis 48.544 en 70, 39.845 en 1971, 35.628 en 1972