rolo diez

En 1994 Le Nouvel Observateur a demandé à des écrivains de raconter une de leurs journées. Voici celle de Rolo Diez l'écrivain argentin et mexicain qui est devenu connu grâce à la France. JPD

 

ROLO DIEZ

Né en 1940 à Junin dans la province de Buenos Aires (Argentine).

Après des études de psychologie et de cinéma, il milite dans les rangs péronistes. Prisonnier politique, il est libéré en 1973 mais doit néanmoins s'exiler quatre ans plus tard. Il vit alors en France, en Italie et en Espagne avant de s'installer définitivement à Mexico en 1980. Dans son premier ouvrage traduit en français, Vladimir Illich contre les uniformes (Gallimard, 1992), il propose une nouvelle façon d'envisager la révolution.

 

MEXICO. Mon livreur de journaux n'est pas un salarié dépourvu d'imagination, mais quelqu'un qui a un style de travail bien à lui. Je me lève et je sais qu'il peut aussi bien m'avoir apporté le journal que décidé de rester au lit ou de passer la matinée dans un bistrot. S'il l'a apporté, il a pu le déposer sur mon balcon ou sur celui du voisin. Si j'ai la chance de le surprendre en train de s'enfuir après avoir laissé mon journal chez le voisin, il me racontera comment le vent fait dévier le vol du papier roulé, il m'invitera à frapper à l'appartement d'à côté, et si le voisin est déjà parti pour ne rentrer que tard le soir, il observera qu'il n'y a rien de plus agréable que de se coucher avec un bon paquet de nouvelles à lire. Journée du 29 avril. Je peux débuter mon récit comme Bukowski : je me suis levé et je me suis lavé le cul. Ou comme Snoopy : c'était une splendide matinée d'avril. Je prends du café. Le jour, je carbure à la caféine et à la nicotine, le soir je bois du rhum. Et puis je suis anticapitaliste et j'ai décidé de ne pas avoir de voiture. La perspective de conduire une voiture dans Mexico m'incite à penser que, même si j'ai été très mauvais — mauvais bougre et mauvais écrivain —, je ne peux mériter pareil châtiment.

Je cherche dans le journal El Día la page internationale. Celle dont je m'occupe. Je vérifie ce que j'ai fait la veille. L'une des choses attrayantes du journalisme, c'est cette possibilité de voir, du jour au lendemain, le résultat de votre travail. On reçoit encore des condoléances pour la mort de Nixon. Cela me rappelle l’opinion de Roberto Arlt sur les vénérables vieillards et les pauvres petits vieux. «En vieillissant, le salaud devient encore plus salaud », disait-il. L'après-midi, je m'attelle à produire quatre feuillets standard de nouvelles internationales. Mandela remporte les élections en Afrique du Sud; les Serbes abandonnent Gorazde ; des fantômes du fascisme se promènent à travers l'Italie, ils dansent, vêtus de noir, autour d'Alessandra Mussolini. Le soir, sur les quinze chaînes de télé, je ne trouve aucune émission digne d'être regardée. Je lis quelques pages des Oncles de Sicile de Leonardo Sciascia. Et le matin, de bonne heure, je me livre à des activités sérieuses, je vaque à mes affaires, à ce qui m'importe. J'écris. Mais aujourd'hui, 29 avril, je recopie. Je viens de finir mon dernier roman : Lune écarlate. J'en fais des tirages pour le présenter à un concours. Non que j'y croie, mais je tente ma chance. Et la stupéfaction d'être argentin et de vivre au Mexique, d'avoir mes meilleurs lecteurs en France se transforme en sympathie pour des gens dont la culture est à la fois proche et différente de la mienne, et que je n'aurais jamais imaginés s'intéresser à mes histoires truculentes et humoristiques, qui n'ont rien de postmoderne, du moins tant que mon cerveau fonctionne, sur la vie désordonnée et bouffonne que nous menons sur ce territoire sauvage, en cette époque primitive. L'histoire d'une jeune fille issue d'une famille modeste, élevée par sa mère dans le but de connaître un destin de princesse, grandit sur le papier. Il me tient à cœur de montrer la vie qui se perd, de chercher la vie qui n'existe pas. Les mythologies de notre époque, les princes modernes qui habitent les pages des revues de mode. Et, puisqu'il s'agit d'un roman, les vengeances de la dure réalité. Après-demain nous serons le 1er mai. Les travailleurs continueront à être dans la merde et j'enfilerai peut-être des chaussettes rouges. Moi aussi j'aimerais mourir comme j'ai vécu, en tout cas par certains côtés. En mai, un an se sera écoulé depuis mon dernier séjour à Paris. Je milite pour les mythomanes de cette ville et je suis convaincu que certains mythes ont une substance et méritent d'être défendus. Le jour s'en va. Le 29 avril s'achève. «Nous n'avons pas fait la révolution et je ne t'ai pas embrassé les jambes. » Qu'est-ce que tu espérais?

TRADUIT DE L'ESPAGNOL PAR ALEJANDRA CARRASCO