En 1998 Libération est allé à la renconte d'anciens de 68. Ici René Riesel qui est devenu et est resté un paysan. Il est toujours sur le Larzac pour y faire sa vie. J-P Damaggio

 

Libération 6 mai 1998

René Riesel, 18 ans, étudiant en philosophie à Nanterre, pro situationniste

« La rage au ventre contre les groupuscules et de l’Etat »

«Je suis cité à comparaître devant le conseil de l'université avec sept autres «meneurs» de Nanterre— Cohn-Bendit, évidemment, Duteuil et quatre léninistes. C'est au cul de la Sorbonne, rue Saint-Jacques. Quelques semaines avant, j'y ai accompagné un autre «enragé», Gérard Bigorgne. Nous sommes arrivés havane aux lèvres. Gérard a été exclu pour cinq ans de toutes les universités. C'est passé inaperçu: les étudiants gauchistes ne brament pas pour un «enragé»! Ça nous amuse: nous les méprisons et vérifions que ce n'est pas sans raison. Mais le 6 mai, nous sentons que ça commence à prendre. Dehors, les camarades distribuent «La rage au ventre», un tract signé, violent, contre les groupuscules et l’Etat, mais pédagogique et déjà programmatique: «La seule contestation de l'université bourgeoise est insignifiante quand c'est toute cette société qui est à détruire.» Et un autre, anonyme, «Conseil de l'université, mode d'emploi», avec adresse et téléphone des membres de l'institution. A la sortie, je lance à la radio un appel à la poursuite des luttes qui flirte avec l'incitation à l'émeute. C

'est en février qu'en hommage aux plus radicaux des sans culottes j'ai donné le nom d’Enragés au groupe qui prend forme autour de Gérard, Patrick Cheval et moi. Le mot fait fortune dans la presse, mais pour désigner le «22 mars» et son œcuménisme «gauchiste». Nous en rions. Nous avons compris comment fonctionne la récupération. Le mensonge et le truquage caractérisés ne viendront que plus tard: quand, contraints d'admettre que les pratiques des Enragés ont été déterminantes dans l'émergence et le style de Mai, certains tenteront d'en faire des membres un peu voyous et extrémistes de la famille gauchiste. Extrémistes nous sommes: nous avons rompu avec l'anarchisme, nous nous posons en ennemis déclarés des trotskistes et des prochinois. Personne ne s'y trompe: nous nous reconnaissons dans les thèses situationnistes. Voyous, nous le sommes aussi un peu. Si peu étudiants que certains n'ont jamais mis les pieds à Nanterre. «Barbus et chevelus», «genre beatnik», s'indignent les journalistes. Un peu provocants, très occupés à passionner nos vies, à dériver, à expérimenter des comportements, nos relations sont d'ordre amoureux; nous nous enivrons de liberté, squattons parfois la résidence des filles. Mais surtout, nous cherchons fébrilement un levier. L'université n'est pour nous qu'un maillon faible du système: nous voulons le rompre. D'autant que Nanterre en est la vitrine moderniste, le fleuron des soi-disant sciences humaines, le perchoir des «Tourin-Moraine». Nous sabotons les cours dès janvier, indignant les étudiants que nous empêchons de travailler à leur carrière —dans quoi feront-ils? gauchisme, pub, journalisme, enseignement, jeton de présence, PS...? Une rumeur traîne dans le microcosme gauchiste: l'administration de l'université a dressé des listes noires ! Nous empruntons un appareil, photographions n'importe qui dans le hall, collons les clichés sur des panneaux et promenons le tout, le 26 janvier, aidés d'une dizaine d'anars radicaux que nous côtoyons encore. Scandale! L'administration s'indigne, vient le dire, se fait un peu bousculer. Les gauchistes tentent de nous raisonner. Puis, l'erreur: le doyen Grappin transgresse l'interdit, appelle la police. Tout bascule. Les agents sont reconduits à la sortie de vive force. Nous avons trouvé le levier! Trois jours plus tard, nous sortons une jolie affiche «En attendant la cybernétique, les flics», délicatement ponctuée de croix gammées, provocation délibérée envers l'étouffant consensus stalino-gaulliste (Grappin avait été, lui, un authentique antinazi). Elle se termine sur une citation de l'Internationale. Chacun crie à la provocation. Dès lors, nous poursuivons l'agitation sur le mode du scandale. Le groupe s'étoffe sans que nous soyons jamais plus de quinze. Jusqu'au 22 mars. Là, pendant que l'ensemble des militants brasse ses stratégies anti-impérialistes au pied du bâtiment administratif, nous l'occupons tout seuls. Quand le gros des troupes arrive, nous avons déjà débouché une ou deux bouteilles et espérons les convaincre de détruire les dossiers d'examens. Les choses prennent un tour assez vif, notamment avec ce bon Cohn-Bendit. Nous décidons de nous retirer en excluant ceux qui redoutent de se couper des masses étudiantes. De bar en bar, nous passons la nuit à rédiger un communiqué assez désopilant. En quittant Nanterre —nous n'y reviendrons plus—, nous bombons quelques slogans sur les murs. Eux aussi vont faire fortune: «Prenez vos désirs pour la réalité», «Les syndicats sont des bordels», «Ne travaillez jamais». Nous rencontrons les situationnistes. Le 6 mai, les événements changent d'intensité et de nature. Désormais, la rue va chanter, tout est réuni pour cela: répression et sottises de la presse soudent le mouvement. Il découvre le plaisir de l'action libérée de l'emprise des militants, de la politique spécialisée. Premières ébauches de barricades, sous les pavés la plage, premières bagnoles de l'abondance retournées, incendiées. Surtout, comme pour donner raison aux mensonges des journaux, entrée en lice des jeunes ouvriers et chômeurs. Les blousons noirs font la jonction avec les voyous de campus! C'est tout ce que nous attendons depuis des mois. La théorie, est dans la rue, elle s'écrit sur les murailles: c'est le 6 mai que les inscriptions murales, inaugurées par les Enragés à Nanterre, se généralisent dans Paris. Je suis élu au premier comité d'occupation de la Sorbonne; quelques jours durant, c'est l'ébauche d'une démocratie directe malgré les manoeuvres des groupes militarisés qui tentent de saisir les fils du pouvoir. Nous essayons de défendre la souveraineté de l'assemblée générale. Le 16, le comité d'occupation lance l'appel à l'occupation des usines et à la formation de conseils ouvriers. Le 17, il ne peut même pas rendre compte de son mandat et nous quittons les lieux. C'est aux usines de parler. Et aux bureaucraties syndicales et politiques de les faire taire...» •

Recueilli par BÉATRICE VALLAEYS

1998. Eleveur de moutons. Secrétaire national de la Confédération paysanne.