Une journaliste de France 3 me laisse un message car elle veut discuter avec moi du rapport entre mai 68 et les paysans. Sur mon blog j’ai repris une brochure rédigée en 2008 au moment du lancement de notre maison d’éditions qui s’appelle : Luttes des salariés du Gers et du TetG en 1968.

J’y évoque en effet la question des paysans et à le relire je découvre cette phrase oublié et qui a été sans suite : « Comme cette brochure veut s’en tenir aux faits, nous nous réservons pour une autre fois la discussion des arguments avancés par les uns et les autres.» Pourquoi n’ai-je pas donné suite ? Franchement, vous avez déjà entendu parler des luttes paysannes dans le cadre de mai 68 ? Or les faits, c’est qu’elles ont bel et bien existé ! Donc le fait suivant est important : pourquoi ce silence ?

L’anecdote veut que dans la brochure je reprenne un article du secrétaire départemental de la FNSEA du Tarn-et-Garonne qui, quand il écrit ses « carnets de lutte », dit peu de chose sur Mai 68 !

Il s’appelle Paul Ardouin et en mai 68, au sujet de l’attitude à adopter, il affronte le président de l’organisation Monsieur Villemur. C'était déjà le cas en 1967.

Il faut se souvenir qu’encore à ce moment là la FNSEA est l’organisme qui veut unifier les paysans en conséquence en Tarn et Garonne Ardouin et Villemur sont les deux faces totalement opposées de l’agriculture, qui assurent cette union, qui à partir de là va devenir plus que chancelante. A écrire l’histoire de 68 sans les paysans, il est facile de constater que les dirigeants paysans eux-mêmes se rendent invisible en 68 !  Parce que face à l’importance du mouvement étudiant, face à l’importance du mouvement des occupations d’usines, ils sont à la marge de la société et donc de la révolte ?

 J’ai vécu à plusieurs reprises, de l’intérieur, les luttes considérables des paysans des années 60, bien avant 68, pour s’opposer aux mesures du Marché commun. Les barrages des routes de 68 reprennent les thèmes précédents et futurs ! Dans un contexte où en effet, ils deviennent marginaux.

 Mais cette marginalisation sociale est compétée, si je puis dire, par le mépris classique d’une part de la société, envers eux. Dans ma brochure, après avoir repris l’article d’Ardouin sur La Dépêche, j’ai repris le témoignage au même moment, d’un instituteur qui ne signe pas, sous le titre : «Le monde rural et la contestation». Comme il se termine par l’appel lancé par le FEN (le syndicat enseignant aussi unitaire que la FNSEA) le 29 mai j’en déduis qu’il est un membre éminent de ce syndicat. La FEN souhaite des réunions cantonales qui puissent rassembler, paysans et ouvriers pour mettre l’accent :

a)    Sur le sens profond de la récolte des étudiants qui met en cause toutes les structures actuelles

b)   Sur le caractère global des solutions à apporter à tous les problèmes des travailleurs.

A lire le témoignage il est facile de constater qu’en fait l’instituteur se propose de faire la leçon aux paysans, comme il la fait aux élèves de sa classe, à partir de ce constat :

«N’ayant appris qu’à compter sur lui-même l’agriculteur de notre région ne se sent guère concerné par le mouvement actuel de revendication, et il se refuse à y participer, étant persuadé à l’avance qu’il en sera l’éternel oublié.»

 Or, si on compare l’importance des luttes syndicales paysannes et des instituteurs de 1960 à 1968 (et y compris mai 68), c’est incontestable ,la mobilisation paysanne est nettement plus forte. Mais sur des revendications corporatives ? IOui... pour les deux. Je rappelle les luttes pour les paysans : contre un prix du lait de misère, pour un obtenir un soutien du marché de la viande etc.

 En fait, derrière l’affrontement en TetG entre Ardouin et Villemur, on a l’exemple type d’un affrontement qui va casser l’unité du syndicalisme agricole. J’ai regardé du côté de la biographie de Bernard Lambert pour voir ce qui s’est passé en Bretagne. Je retiens seulement que mai 68 marque un tournant non seulement dans le syndicalisme paysan, mais dans la vision que des paysans ont de la société. Un tournant imposé par la jeunesse et qui va donc trouver son cadre surtout dans le CNJA (Centre National des Jeunes Agriculteurs rassemble des jeunes vers la FNSEA). Cette organisation a eu un congrès en 1968 et c’est seulement à une voix que la tendance contestataire a été battue. Quand Bernard Lambert publiera en 1970 son livre sur Les paysans dans la lutte des classes il commence ainsi : « Depuis mai 68…. ». C’est la naissance du terme de paysans-travailleurs. JP Damaggio