didier coquillas-Sistach

Dans le cadre des conférences de l’association Mémoire et Patrimoine à Moissac, Didier Coquillas-Sistach, docteur en Histoire, chargé de cours à l’Université de Bordeaux, a revisité le mythe de la bataille de 732 à Poitiers.

L’histoire officielle

Charles Mattel arrêtant les Arabes à Poitiers en 732 étant devenu, de par l’historie officielle, un mythe national largement partagé, et que la conférence allait remettre en cause, Didier Coquillas-Sistach a donc commencé par expliquer la fabrication de cette histoire. A partir du Second Empire et sous l’impulsion directe de Napoléon III, la construction du mythe de la « grande nation française » a été mise en chantier avec Victor Duruy en architecte majeur. La Troisième République, après la défaire de 1870 et la terrible Commune de Paris a continué et même renforcé cette opération. Les bataillons scolaires, étudiés pour le Tarn -et-Garonne par une conférence à l’ASPC, font figure de tentative extrême d’engager les jeunes sur le chemin de la revanche.

Je ne pouvais que me retrouver dans cette présentation au cœur de mon étude sur «la dictature à la française ?» tout en défendant une vision plus dialectique de l’histoire au XIXe siècle. Avant Napoléon III et même pendant son règne, des historiens très peu officiels ont, certes, travaillé eux aussi avec les outils de l’époque fortement romantiques, mais ont tout de même travaillé utilement (je pense à Mary-Lafon grand promoteur de l'Europe latine contre l'Europe du Nord). Entre les deux tendances nous pouvons situer le cas de Viollet-le-Duc totalement du côté du pouvoir et aussi du côté du savoir, les deux courants qui, à travers les temps, ne cesseront de s’affronter puisque l’histoire est une étude toujours recommencée.

 La conquête et la colonisation

Je me suis aussi retrouvé sur ce point de la démonstration permettant de distinguer le conquérant et le colon. Je sais très bien que pour certains il n’y a pas de colons sans conquérants et pas de conquérants sans colons d’où l’idée de mettre un signe égal entre les deux notions.

Pour le cas qui nous occupe nous avons les Aquitains résistants aux conquérants venus du Nord et qui, en découvrant les colons venus du Sud seront plus compréhensifs. D’un côté le conquérant cherche uniquement à soumettre ses adversaires par la destruction et la terreur et de l’autre le soldat venant avec le colon se dispense de toute destruction pour mieux profiter des bénéfices. La nuance est d’importance à partir du moment où la planète a toujours été, de toute façon, le lieu d’immenses migrations. On peut donc avoir les deux extrêmes : d’un côté le génocide et de l’autre, suivant une forme du syndrome de Stockholm, des conquérants qui se fondent dans la population du pays occupé.

 Et maintenant la bataille de Toulouse

Il se trouve que c'est une question étudiée sur ce blog : ICI. Les Sarrazins (je préfère ce terme à celui d’Arabes généralement utilisé) ont débarqué en Espagne en 713 et en deux ans ils s’installent dans tout le pays. Faute de passer les Pyrénées ils arriveront en Gaule par le port de Narbonne. Après avoir assuré leurs positions dans "la Narbonnaise" ils décident d'occuper Toulouse en 721. Le siège dure trois mois car la ville a plusieurs caractéristiques qui lui permettent de tenir : des murailles conséquentes, l'accès à l'eau et à des cultures agricoles dans l'enceinte même de la ville. Comme le duc d'Aquitaine, Eudes, a pu s'échapper avant le siège, il est parti en quête de soutiens militaires et s'il n'en a pas trouvé du côté de Charles Martel, il obtient l'appui des Ducs de Bourgogne et revient vers Toulouse pour libérer la ville. Cette bataille va mettre un terme à la série de succès des Sarrazins.

En conséquence la bataille de Poitiers devient un phénomène marginal où des Sarrazins en quête de butins plus qu'en quête de territoires, conduisent des combats d'arrière-garde.

Dans l'histoire vu du côté arabe (et en France du côté de l'enseignement des langues orientales), la bataille de Toulouse devient un événement majeur tandis que la bataille de Poitiers est négligé ce qui ne pouvait pas être le cas du côté français où la glorification de Charles Martel était indispensable à l'écriture du "roman national".

De plus dans cette histoire Eudes a, pour des raisons inconnues, une fille qui va devenir l'épouse du maître de Narbonne (Munuza un Berbère musulman) ce qui fait d'Eudes un soutien des Sarrazins et du maître de Narbonne un soutien des Aquitains.

Grâce à une photo de Simone Pautal, la conférence a pu s'achever par le cliché de l'étrange église de Planès proche de Mont Louis appelée par tradition populaire la Mezquita construite peut-être sur la tombe de Munuza.

 Et Castelsarrasin ?

En fin de conférence Didier Coquillas-Sistach a mentionné cette légende qui voudrait qu'il existe un lien entre Castelsarrasin et les Sarrazins mais dit-il c'est une légende, ce qui m'a estomaqué. A quoi bon dénoncer longuement l'histoire officielle (il est amusant de voir comment est balayée l'hypothèse sarrazine) et reprendre ensuite cette histoire officielle qui a fait des pieds et des mains pour évacuer toute référence aux Sarrazins dans le nom de la cité !

Louis Taupiac a par deux fois étudié cette étymologie et à la fin de sa vie il n'en démord pas : "Ce qu'il faut croire, c'est que les premières fortifications [romaines] de Castelsarrasin disparurent en divers temps sous les attaques barbares des Vandales, des Goths ou des Francs. Les Sarrasins, s'ils ne rétablirent point la place, purent s'y concentrer et y laisser leur nom." Dans l'étude qu'il avait conduite et publiée sur mon livre concernant Taupiac il était surtout affirmatif sur un point : les étymologies proposées sont toutes des farces et s'il manque des preuves pour faire le lien avec les Sarrazins, c'est l'hypothèse la plus sérieuse, une hypothèse que renforce l'étude sur la bataille de Toulouse que, sans doute, Taupiac ne connaissait pas. Pour ma part je n'ai conduit aucune étude mais j'ai seulement noté le refus de toute prise en compte du travail minutieux de Taupiac. J'en ai offert quelques-unes sur ce blog dont celle sur le château.

 Dès l'apparition du nom de Castelsarrasin sur les panneaux en occitan je m'en suis étonné et aujourd'hui je le regrette encore plus : on y a donné la traduction du français, quand tout le monde sait que l'occitan fut bien antérieur et en occitan pas besoin d'être savant pour savoir qu'on dit Los Sarrazis. Mais parfois je me demande si cette ville n'est pas tenue dans l'ignorance d'elle-même malgré les efforts de certains.

J-P Damaggio