Pour la première fois la FNSEA a décidé de tenir son Congrès national à Toulouse. Une façon de masquer le virage de l’organisation qui, d’unitaire, va devenir petit à petit l’organisation d’un clan, les gros agriculteurs ?

 Les représentants de la petite paysannerie ne se laisseront pas impressionner. Les Bretons en première ligne ont prévenu : la trève avec le ministre sera courte. Joseph Arriaux, au nom des syndicats de l'Ouest a envoyé une longue lettre à Edgar Faure, extrêmement détaillée, dont les conclusions se résument en trois phrases :

«Monsieur le Ministre, 1) Vous nous avez fait de nombreuses promesses. 2) Vous n'en avez tenu pratiquement aucune. 3) Nous vous avertissons : L'Opération Charme est terminée. »

Le 21 février, dans la spacieuse mais lugubre salle des fêtes de la piscine municipale de Toulouse, le Congrès s'est ouvert avec le premier rapporteur : Jean Claude Sabin, secrétaire général adjoint de la F.N.S.E.A. Objet : bilan de l'action gouvernementale. Verdict : «Décevante ».

Puis, monte à la tribune celui que tous attendent: le Chouan, le Che Guevara de la révolte à l'Ouest, Bernard Lambert. Il n’est pas l’auteur de la lettre à Edgar Faure, mais son inspirateur. On s'attend à des propos explosifs. Lambert n'est pas l'homme des coups de gueule. Sous les apparences de gros Nounours débonnaire, du «bon apôtre», c'est réellement un apôtre (catholique fervent), inlassable et redoutable manœuvrier il veut éviter d'effrayer les membres des régions mieux nanties que celles qu’il défend. Il tient encore à l'unité syndicale.

« Attention, dit-il, un coup de réforme par-ci, un coup de crétit par là, cela s’appelle du saupoudrage, non de la politique. Bonne ou mauvaise, Pisani avait une politique agricole. Edgar Faure n'en a pas. Il attend l'an 2000, voué, selon lui, à résoudre tous les problèmes. Et en attendant il saupoudre. Or, saupoudrage égale poudre aux yeux. On nous dit que le secret de la revitalisation des provinces périphériques est leur industrialisation. Ce n'est pas faux. Méfions-nous pourtant de l'industrialisation-panacée. Enfin, prenons garde à l'Europe. Elle non plus n'est pas une panacée. Dans l'Europe qui se fait, «libérale» et «technocratique», Europe des chiffres et non des hommes, les régions riches s'enrichiront sans doute davantage et les régions pauvres continueront de s'appauvrir. Or, il faut que chaque région puisse vivre. A elles de se défendre : toutes ensemble et chacune pour chacune. »

Ce sont les mots mêmes de Marcel Bruel, vice-président de la F.N.S.E.A. Stature de pilier de rugby, voix de stentor et de la suite dans les idées lui aussi. Il y a cinq ou six ans, il tirait le Signal d'alarme : «Français, disait-il, finis pour vous les vrais biftecks. De même que vous ne mangez déjà plus que du poulet industriel, vous ne mangerez bientôt que du bifteck industriel, du bifteck-poulet et qui ne coûtera pas moins cher pour cela. »

Il n'a pas changé d'avis. A tel point qu'il vient d'abandonner à quarante ans son poste de secrétaire général de la F.N.S.E.A. pour se consacrer spécialement à l'organisation syndicale des éleveurs de tous ordres, c'est-à-dire pratiquement à la défense des régions d'élevage, des régions pauvres.

«C'est parce que le mot d'ordre est « Régionalisation «, dit-il, que, pour la première fois, au lieu de tenir notre Congrès à Paris, nous avons choisi —dans une zone périphérique et, du point de vue agricole, désertée — Toulouse. Ceci pour inciter les agriculteurs à prendre conscience de leurs problèmes région par région. Car, dit-il encore, nous avons appris à nous méfier des solutions globales. Il n'y a pas de paysan global, il n'y a pas de paysan moyen. En fait, les politiques globales cachent beaucoup d'injustice et d'inégalités. »

 Dans la coulisse, Lambert et Arriaux, l'homme de la lettre à Edgar Faure, se frottent les mains.

Arriaux sort ses dossiers. Il n’y a pas que les De Cafarrelli et Debatisse qui s’arment de liasses de notes, de rapports, de statistiques.

Arriaux reprend la réponse d'Edgar Faure : «Naturellement, écrit le ministre, certaines réalisations exigent des délais... »

Joseph Arriaux hausse les épaules. « On se demande, dit-il, s'il est bien conscient de la gravité des choses. Jamais les paysans n'ont rencontré de pareilles difficultés. Leur situation se caractérise en deux mots : catastrophique, pré-insurrectionnelle. Actuellement, nous freinons nos troupes. Mais si le gouvernement n'y prend garde, elles nous déborderont. Ainsi Edgar Faure est prévenu les paysans ne se laisseront pas mourir chloroformés par son charme. »

 Le lecteur mesure-t-il aujourd’hui l’importance du moment ? C’est la fin du syndicat unitaire et les dénonciations de la malbouffe (déjà) disparaîtront du discours de la FNSEA au fur et à mesure que les petits paysans en disparaîtront car elle est l’arme de survie des grosses exploitations. J-P Damaggio