Mon idée n’est pas de transformer ce blog en encyclopédie de l’an 68 mais je souhaite fournir les morceaux d’un puzzle à construire pour rendre visible le côté global de ce tournant de l’histoire. Il me semble que ce point fait consensus : l’an 68 a été un tournant de l’histoire mais le débat persiste et persistera : quel tournant ?

Pour répondre il est d’abord indispensable de noter ce qu’Henri Lefebvre a fait : un événement se définit par le fait qu’il unifie ce qui était divisé. Or il existe un façon de nier l’événement en maintenant les dites divisions. D’un côté le mouvement étudiant et de l’autre le mouvement social. D’un côté le mouvement social et de l’autre la traduction politique. D’un côté le fait international et de l’autre les différences locales, d’un côté les jeunes et de l’autre les vieux, d’un côté un fait masculin et de l’autre un début du retour du féminisme etc. Volontairement ou involontairement, ces divisions interdisent la reconstruction du puzzle .

Bien sûr de nombreux mouvements étudiants ont été oubliés par l’histoire faute d’un mouvement de grève social, mais, au nom de l’importance des grèves, refuser le rôle déclencheur du mouvement étudiant est un non sens. Au festival de cinéma latinoà Toulouse, l’an 68 a été évoqué et un des responsables, Saint-Dizier, a indiqué que sur l’immense photo de la manif du 13 mai à Toulouse, il est au premier rang : «Les syndicats ont demandé aux étudiants d’être devant et c’est moi qui ait fait l’intervention. Je ne sais pas pourquoi » conclut-il avec le sourire.

Le mouvement en France a donné lieu à une revanche électorale de la droite politique. Aux USA le mouvement tout différent a donné lieu à une victoire de Nixon. En Tchécoslovaquie un mouvement tout différent a donné lieu à une revanche des conservateurs par les chars.

Et justement, sur ce mot de «conservateurs». La grande question du moment est le rapport : réforme / révolution. Pendant que les démocrates s’étripent sur ce rapport (avec Régis Debray publiant sur la révolution dans la révolution), les conservateurs ont le même problème ! Le capitalisme peut-il se réformer et voire même se révolutionner ? En 1964, aux USA, le candidat Barry Goldwater a mené une campagne pour révolutionner le capitalisme, et si, en 68 puis en 72, ce courant a laissé la place à Nixon, en 1976 il est revenu avec Reagan qui, en maintenant sa candidature, a divisé le camp républicain et fait élire le démocrate Carter mais c’était partie remise : à partir de 1980 la révolution conservatrice était en marche. La première clef du tournant de 68 est bien sur le rapport réforme/révolution mais saisi là aussi dans son ensemble et non dans sa division !

J’insiste, c’est là un problème global et je prends un autre exemple. En 1994 dans Des intellectuels et du pouvoir Edward Said indique : «Rien n’est plus répréhensible à mes yeux que cette disposition à fuir, cette désertion si caractéristique d’une position de principe difficile dont on sait pertinemment qu’elle est juste.» La fuite, même celle de l’intellectuel face à ses responsabilités, n’est pas toujours répréhensible. Pas plus que la fidélité n’est celle uniquement du croyant fidèle.

Bref l’an 68 unifié, dans un puzzle, où les contradictions seront toutes présentes (unifier n’est pas les gommer, au contraire) c'est donc à suivre. JPD