Le hasard a voulu qu’en 67-68 je fasse une année en classe de seconde et en 68-69 j’en fasse une autre. J’étais entré à l’Ecole Normale, on m’avait dit que l’enseignement était difficile alors j’ai préféré redoubler (au lycée normalement je passais en première).

Donc j’ai découvert deux versions du même programme et comme j’étais à l’Ecole normale avec un professeur nouveau, j’ai aussi eu droit aux nouveautés mises en place à l’école primaire et qui avaient pour nom : «les maths modernes». Parfois les changements de nom ne changent que la façade, mais là c’était une révolution ! Pour certains j’exagère, pour d’autres, l’expression «maths modernes» que je n’aime pas, est un épouvantail, mais une fois de plus regardons les faits. Et je vais être sommaire en lien avec l’école primaire.

Le calcul consistait à résoudre des problèmes du genre 4 ballons + 4 ballons = 8 ballons. La référence aux «ballons» visait à rendre concret le calcul, à motiver ainsi les élèves et mettez des bonbons à la place des ballons c’est encore plus génial.

Or les ballons n’étaient pas une aide au calcul mais une entrave !

En mathématique on supprime les ballons, on a 4 + 4 = 8 et à partir de là il faut s’interroger sur l’ensemble des signes ce qui ne se faisait JAMAIS.

1 ) Par exemple la différence entre les chiffres et les nombres. Dans le langage courant parfois il y a confusion entre les deux mots, mais en mathématique toute confusion est un puits sans fond. Avec 10 chiffres on a une infinité de nombres ! Ce point paraît très simple mais n’est pas aussi simple à enseigner qu’il y paraît. Un enfant de maternelle apprend à compter en accumulant : d’abord jusqu’à 10, puis jusqu’à 20, puis jusqu’à 100 etc. Sauf que ça n’a rien à voir avec «apprendre à compter» : si j’écris 111, pourquoi un 1 vaut 1, l’autre vaut 10 et l’autre vaut 100. A cause de la position. Bien sûr, on disait les dizaines, les centaines etc. Mais c’est seulement constater ! Compter à l’école primaire c’est comprendre le système de numération par position. C’est la position du chiffre dans le nombre qui décide de sa valeur. D’où la comparaison avec les nombres et chiffres romains. Les implications sont colossales, mais bon, passons à un autre signe.

2 ) Le signe = ? Comme pour le rapport fini/infini des nombres, la notion d’égalité n’est pas évidente pour les gamins. Pour beaucoup ce signe = est confondu avec le signe + ! Or en mathématique toute confusion est un puits sans fond ! Pour comprendre il suffit de demander par quoi remplacer le ? dans 45 + ? = 53. Et là on s’aperçoit que la soustraction n’est rien d’autre qu’une forme de l’addition, tout comme la multiplication est une suite d’aditions et la division une suite de soustractions. Pour le dire autrement, la question fondamentale est celle du sens, et c’est vrai pour le lecteur qui peut lire… sans rien comprendre !

L’enseignement des mathématiques c’est devenu le travail sur la découverte d’une logique ou plusieurs logiques, et non comme c’était le cas, un dressage à la soumission. Et le plus incroyable qu’il m’est arrivé de voir, ce sont ceux là même qui disent ne rien comprendre aux maths (parfois avec fierté) et qui célèbrent les méthodes empêchant de comprendre !

En Tarn et Garonne, après 1968, des profs de maths se sont lancés dans l’aide bénévole à des instits en formation continue (la formation continue a été la plus grande victoire de mai 68 chez les instits et n’est même pas mentionnée par les directions syndicales) soulevant souvent un enthousiasme, car les instits découvraient enfin ce qu’ils faisaient ! Un peu comme un cycliste dont la chaîne déraille et qui découvre qu’il peut réparer aisément. JPD

P.S. Ce souvenir n’est pas sans rapport avec les idioties entendues ces derniers temps, sur le retour aux fondamentaux à l’école. Des assassins de l’intelligence ! Tant que c’est dans la bouche d’hommes qui veulent célébrer la soumission, ce n’est pas surprenant !