Plateau : Roger Louis

 

Comme pour l’enseignement supérieur, l’ORTF est, en 1968, un secteur en expansion qui a embauché beaucoup de jeunes aux postes subalternes. La grève est lancée par les sans grades puis rejointe par d’autres. Cette grève se distingue par le fait que non seulement rien n’a été obtenu mais elle a été suivie par des licenciements massifs de toutes les têtes contestataires. Dans l’article de Michel Polac ci-dessous issue du Charlie Hebdo du 13 mai 1998 il rappelle que même Léon Zitrone s’est fait virer mais pas longtemps, alors que Roger Louis devra refaire sa vie.

L'ORTF_en_68

Roger Llouis, cet ancien professeur était devenu depuis 1960, Grand Reporter à Cinq colonnes à la une où il a permis l’existence de reportages majeurs. Il devient aussi producteur de l'émission scientifique "Visa pour l'Avenir".

Je m’arrête ici sur son cas car j’ai vécu pendant l’année scolaire 1968-1969 au rythme de «Certifié exact» que Mme Latu venait nous projeter à l’Ecole Normale de Montauban.

Après son licenciement, Roger Louis fonde notamment avec Marcel Trillat le CREPAC (Centre de Recherche sur l'Education Permanente et l'Action Culturelle) Scopcolor sociétés de production de tournages documentaires et d'information comme "Certifié Exact", un contre pouvoir aux informations officielles d'alors. Moyennant un abonnement annuel, ces documentaires ou magazines comme il se plaisait de le souligner, étaient distribués via des associations ou des syndicats, aux mouvements culturels ou aux comités d'entreprise. Je retrouve cet article de Provence-Magazine n° 296, mai-juin 1969 qui donne l’ambiance de l’époque. J-P Damaggio

 « Un ton étrangement authentique

Le cheveu grisonnant légèrement en bataille, la moustache stricte dominant un sourire fraternel, un pied sur une chaise et la cigarette au bout des doigts, Roger Louis explique l'aventure commune dans laquelle il s'est jeté. L'ancien journaliste de l'O.R.T.F., grand voyageur de "Cinq colonnes à la une", l'un des meilleurs parmi ceux qu'emporta l'impitoyable "charrette" d'après les événements de 1968, n'a rien perdu de son enthousiasme :

- Le C.R.E.P.A.C. (Centre de Recherches sur l'Éducation Permanente et l'Action Culturelle) a vu le jour avant mai 68, dit-il. Ce qui se passa alors bouscula nos projets. Il correspondait - et correspond toujours - à un besoin que nous ressentions de faire une certaine information. Non pas une information objective (le mot "objectivité" n'étant pas plus définissable que le mot "culture") mais une information qui s'intéresse moins à l'accident qui a fait 40 morts qu'à l'expérience obscure menée à bien dans une usine, par exemple, et qui peut avoir une résonance dans le pays entier. En clair, une information qui s'attache moins au spectaculaire qu'à l'important. Voici trois mois, nous avons créé Scop-Colors (Société Coopérative Ouvrière de Productions) dont le but est de produire un magazine mensuel de cinéma : "Certifié Exact".

 C'est le numéro zéro de ce "Certifié Exact" que Roger Louis est venu présenter, à Marseille, aux animateurs de la Fédération des Clubs Léo Lagrange. Car, et c'est là le côté totalement original de la formule, "Certifié Exact" n'est pas destiné au circuit commercial mais aux mouvements de jeunes, aux syndicats, aux mouvements culturels, aux comités d'entreprise, etc.

 - II existe, en France, explique Roger Louis, 35.000 appareils de projection en 16 m/m. Il faut que nous trouvions, d'ici un an, de 3.500 à 5.000 abonnés".

 La tâche paraît difficile. Mais, en trois mois, C.R.E.P.A.C. et Scop-Colors qui comptent dans leurs rangs des noms aussi connus que ceux de François Chalais, Jean Lanzi, Max-Pol Fouchet, Frédéric Pottecher, du photographe Robert Doisneau, du dessinateur Sempé ou des réalisateurs Chris Marker et Alain Resnais, sont passés, d'un coup, au deuxième rang national de possibilités techniques, en rachetant l'ensemble du matériel des "Actualités Françaises" en faillite. Des contacts ont été pris avec les grands syndicats dont certains sont déjà entrés à la coopérative et un véritable Tour de France de présentation est entrepris.

 - Les abonnés, explique Roger Louis, deviendront les vrais producteurs, grâce aux 550 francs de leur abonnement. Le prix est si bas qu'il nous faut absolument trouver plus de 3.000 adhésions. Cela est possible. Par la suite, nous pourrons réaliser des dossiers sur des questions particulières et des films commandés par tel ou tel mouvement. Pour nous aider à survivre, nous comptons vendre notre magazine à des télévisions étrangères".

 Le numéro zéro de "Certifié exact" avait inscrit à son sommaire une séquence sur les Comités d'Action Lycéens, une autre sur le déménagement des Halles de Paris et une troisième sur la régionalisation avec Lançon, village des Bouches-du-Rhône, comme exemple-type. Lançon est entouré par le canal de la Durance, les installations de l'Étang de Berre et l'École de l'Air de Salon-de-Provence. La commune a été découpée. Les vieux disent : "La Provence ? C'est large, sûr. Où ça s'arrête, je ne sais pas" et "Le progrès ? Ça ne stoppe pas. Mais nous ne sommes pas heureux". Un ton étrangement authentique.

 Le numéro un est sorti le 15 mai. Il comprend une enquête sur le référendum, une démonstration du "trucage" que l'on peut faire subir à un reportage télévisé pour lui faire dire ce que l'on veut, et des chansons de Jean Ferrat.

 - Si l'O.R.T.F. redevenait libre, conclut Roger Louis, nous pourrions travailler pour lui. Lui fournir des reportages. Mais il est hors de question que les journalistes reprennent leurs postes. De toute façon, il est à peu près certain que le public ne voudrait pas d'une télévision libre. Il a trop l'habitude de ce qu'elle est actuellement. Il ne reconnaîtrait plus sa drogue favorite".