affiche ORTF

Cette grève fut considérable du 17 mai au 23 juin 1968, et pourtant dans mes archives elle n’est présente que par l’article de Michel Polac. Je sais qu’il existe un livre sur le sujet mais préfacé par J-Noël Jeanneney, ce qui m’inspire guère.

Alors que le pays est en grève depuis le 13 mai et que l'intersyndicale de l'ORTF (13 syndicats, 173 catégories de personnels, plus de 12 000 personnes) a rejoint le mouvement, les journalistes restent hésitants. Il faudra une série d'incidents pour qu'ils se mobilisent : la direction empêche les tournages sur les barricades (je reviendrai sur ce point) ou s'oppose à la diffusion des images, puis deux magazines sont censurés. Exaspérés, par les censeurs, les journalistes entament leur grève le 25, alors que la tendance est à la reprise dans tout le pays. 97 voix pour la grève, 23 contre. Les "jaunes" assurent un "service minimum". "Entre grévistes et non-grévistes s'instaure un climat de guerre civile", écrivent Christine Manigand et Isabelle Veyrat-Masson dans Mai 68 à l'ORTF, ouvrage qui rassemble plusieurs travaux de chercheurs. D’où le succès d’Europe 1, un radio privée plus libre que la radio publique !

Face au débat sur «victoire ou échec de Mai 68» le cas de la télévision est sans appel : échec quasi total (sauf sur les salaires) et même durable. Les sanctions ont frappé un journaliste sur trois à l’ORTF (et un gréviste sur deux), avec près d’une centaine de licenciements ou de mutations arbitraires. La radio-télévision est ainsi le seul service public à avoir subi l’épuration au lendemain de Mai-68. Pour certains il faudra attendre 1981 pour retrouver une place digne.

Or cette grève aurait dû faire l’objet des négociations du Grenelle, elle aurait dû attirer une solidarité nationale, elle aurait dû donner lieu à un projet nouveau largement partagé, elle aurait dû…

Pour la solidarité, Roger Louis a proposé alors de faire défiler autour de la Maison de la Radio de mani-re quotidienne, tous les grands acteurs de mai 68 : gens du spectacle, journalistes, métallos, Université, service public, arts et lettres, auditeurs et téléspectateurs. L’opération, conçue sur 7 jours, est symboliquement baptisée «Jéricho», reprenant les mots de la Bible : «Et le 7e jour, les murs de la ville s’écroulèrent… ». Les comédiens sont les premiers à manifester, le 6 juin. Mais le 12, le défilé des Français ordinaires est interdit et les murs sont restés debout !

Malgré de tels efforts (les journalistes sont allés dans les usines pour expliquer) c’est comme si la télévision était seulement l’affaire des travailleurs de l’ORTF. Le débat est resté limité et Michel Polac le reconnaît : les documents élaborés, il ne sait pas où ils sont passés…

Pour moi ce point est crucial. Pendant des décennies j’ai rêvé que, comme l’école avait donné lieu à une bataille sociale pour qu’elle soit laïque, la télévision donnerait lieu à une bataille sociale pour une télé laïque. Pourquoi une télé laïque ? Quelles seraient ses caractéristiques ?

presse actualité

J’ai évoqué le cas de l’après 68, avec la diffusion de «Certifié exact». Une revue était aussi diffusée par expliquer le projet. Mais comment tout ça a fini ? Avec l’arrivée de Chaban-Delmas, suite à l’élection de Pompidou, les mesures de répression ont été en partie abandonnées mais la suite le montrera, le fait du prince n’est pas une garantie, et la première privatisation en 1985 n’en est pas une non plus.

Pour bien comprendre le sujet, rappelons qu’en dix ans, de 1958 à 1968, le taux d'équipement des ménages est passé de 5 % à 62 %. La télé est alors devenue une institution… sous contrôle.

Peu importe ce que j’appelle «la télé laïque», aujourd’hui l’affaire est classée ; la bataille pour la laïcité s’est fossilisée et personne ne peut en faire le reproche à la droite.

Les révoltes de 68 ont classé les luttes en deux catégories :

-         Les luttes sociales pour le salaire, le temps de travail, les conditions de travail (bref tout ce qui est lié au travail)

-         Les luttes sociétales pour «changer la vie».

Est-ce que la bataille pour l’école publique était sociale ou sociétale ? La question ne se posait pas : il s’agissait d’une lutte politique avec un adversaire clairement repéré, le clergé.

Les grandes batailles en faveur d’une télé laïque auraient nécessité de désigner clairement l’adversaire - les grands maîtres de la machine économique – or tous ceux, en attente d’un service venant de la part de cet adversaire, se devaient de faire profil bas. D’où des faux débats : Une télé objective ou pas ? Une télé de divertissement ou pas ? Une télé avec publicité ou pas ? En 68, la publicité sans marque (pour la cigarette en général par exemple) est devenue une publicité pour des marques. Nous connaissons la suite comme par exemple la limitation par Sarkozy de la pub sur les chaînes publiques au bénéfice des chaînes privées. François Hollande n’a rien changé à cette situation.

Les mouvements régionalistes ont demandé des émissions en langue régionale voilà toutes les limites du combat social autour de la télé. Pour ce qu'en connais qui je le rappelle ne se confond pas avec les luttes quotidiennes de ceux appartenant au monde de la radio-télévision nationale. Je classe les luttes pour les radios libres dans une autre catégorie. JPD