jeannette mercier

Extrait du journal de la CFDT en mai 1978.

Une nouvelle manière de vivre l’action syndicale 

Le démarrage ? Cela nous est tombé comme ça, sur "le paletot" !» explique Jeannette Mercier, déléguée syndicale à la Biscuiterie nantaise (1 100 salariés). La C.F.D.T. était déjà majoritaire à la B.N. en 1968. Nous avions un cahier de revendications qui comprenait le problème permanent des salaires, la retraite à 60 ans et la suppression de la rémunération au rendement. Mais ça ne débouchait pas !

«Aussi, quand ça a commencé à débrayer un peu partout, et d'abord à Sud-Aviation, à la B.N., ça été vite fait. En une heure, les deux usines, celle de Nantes et celle de Vertou, ont été occupées totalement.

« Cela a duré trois semaines. Les femmes venaient le matin avec leurs enfants et repartaient le soir. Nous faisions fonctionner la cantine.

« Concernant la direction, on ne laissait rentrer dans l'entreprise que le directeur général, et seulement s'il venait pour négocier... Au bout de ces trois semaines d'occupation active, on signait l'accord d'entreprise, exactement le 5 juin.

« On obtenait le principe de préretraite à 60 ans, la reconnaissance de la section d'entreprise, une augmentation des salaires de 8 %, plus 3 % au 1er octobre (mais d'une manière uniforme par catégorie), un mini de 3,50 F de l'heure (le SMIC a été porté à 3 F après Grenelle), le retour progressif aux quarante heures, l'examen paritaire de la suppression du travail aux pièces, etc.

«Pour le personnel féminin, qui représente environ 60 % du total, l'accord précisait que le bordereau de salaire serait commun aux hommes et aux femmes.

«Mais, le plus grand succès n'était pas là. La vraie victoire, c'est la confiance en eux-mêmes que les travailleurs se sont découvert. Un dynamisme a été créé, qui s'est prolongé et dont nous vivons encore aujourd'hui, dix ans après.

«Il faut dire que, dans la journée, les usines étaient pleines comme si on avait été en pleine activité. Il y avait des réunions sur des sujets divers comme, par exemple, "Que veut la C.F.D.T.?", le "Piège de l'intéressement", et, surtout, "Pourquoi supprimer le travail aux pièces?".

« Sur ce dernier point, on a eu de nombreuses discussions, il a fallu ramer à contre-courant avec une minorité de copines qui craignaient que cette méthode leur porte préjudice.

« C'était bien normal qu'elles réagissent comme ça au départ, et il fallait donc que l'on soit tous au clair sur ce qu'on voulait et qu'on en décide en commun, que cela ne soit pas imposé par les responsables syndicaux.

« Sept mois après la fin de la grève, on avait réglé tous les problèmes techniques et supprimé totalement ce paiement au rendement. »

Yves Bonin, secrétaire permanent à l'union locale C.F.D.T. de Nantes depuis deux ans, insiste sur l'ambiance extraordinaire de cette lutte :

«A l'époque, j'avais 26 ans, et j'étais mécano d'entretien à l'usine de Vertou de la B.N. J'avais milité étant plus jeune. Mais, marié en 1965, ma "baraque" à construire, j'avais décroché... C'est mai 1968 qui m'a fait redémarrer, un sacré coup de pied dans les reins... On avait demandé que personne n'aille dans les ateliers, pour préserver l'outil de travail. Alors, on se retrouvait dans la cour, dans les grands couloirs et surtout au réfectoire, où l'on discutait beaucoup. Des filles tricotaient, on dansait aussi, et comme tout le monde connaissait ma mère, la "mère Bonin", cuisinière de la cantine, on a aussi connu le fils qui venait d'être bombardé porte-parole du service entretien pour les négociations. Dans cette ambiance, je m'étais senti obligé d'accepter des responsabilités et de prendre des initiatives ; j'ai retrouvé l'enthousiasme de ma jeunesse. Bien sûr, je ne suis allé que trois fois coucher chez mois en trois semaines... Mais on a gagné ! »

 Et après ? « Les travailleurs ont continué cette nouvelle manière de vivre l'action syndicale qui était devenue leur affaire, explique Jeannette Mercier. Par exemple, avant, quand une déléguée devait quitter la bande de production pour aller en délégation, c'était toute une histoire. Elle avait conscience de faire supporter son absence aux autres filles de la chaîne, et celles-ci ne manquaient pas de le lui dire. Après 1968, le nombre d'heures de délégation a beaucoup augmenté, mais l'action syndicale était devenue une priorité, une nécessité, et ce sont les cadres qui ont dû prendre leurs dispositions pour que soit assurée la production sans surcharge de travail pour les ouvrières. Et puis, dans la foulée de 1968, les discussions et les actions ont continué. Dès 1970, les copains partaient en pré-retraite à 63 ans, et un peu plus tard à 60 ans. En mai 1973, on obtenait le treizième mois... après deux jours et demi d'occupation. Et, en 1974, on est arrivé aux quarante heures pour tous sans perte de salaire. Il faut dire que, en 1968, certains faisaient cinquante-deux heures ! On a obtenu aussi la suppression du travail de nuit pour tout le personnel âgé de plus de 50 ans, etc. Encore une fois, tout ce que nous avons obtenu depuis mai-juin 1968 est le résultat de cette action. L'expérience de l'occupation nous a servis par la suite et surtout la prise de conscience de l'ensemble du personnel.»

Propos recueillis par GILBERT DECLERCQ