Dans son livre de 2005, Nos vies s'appellent solidarité, Julien Lauprêtre longtemps président du Secours Populaire évoque Djemad Chérif. JPD

"Je crois savoir que vous avez organisé un bateau pour l'Algérie ?

J.L. Ce fut une sacrée affaire, notre idée était de secourir toutes les victimes. Ainsi nous rompions avec une certaine pratique politique du Secours. Auparavant, nous prenions nettement parti, nous intervenions sur les causes, nous participions à toutes les pétitions, à toutes les manifestations. En ce début de guerre d'Algérie, nous commençons à changer : nous défendons les emprisonnés en disant que tout homme a le droit d'avoir un avocat et nous venons en aide à leurs familles, à leurs femmes, à leurs enfants souvent sans ressources. C'est aussi un moyen de donner aux Algériens une autre image du peuple de France, de jeter des liens, des passerelles entre nos deux peuples, d'éviter que le fossé de haine créé par l'intervention des militaires, les tortures, la morgue des colons, ne s'approfondisse. Nous essayions ainsi de préparer et de préserver l'avenir. Au début de 1956, nous menons une vaste campagne pour rassembler des produits afin de les porter en Algérie, aux familles des victimes de la répression. Nous en rassemblons plusieurs tonnes. Nous avions tout disposé dans de petites caisses de bois, toutes identiques, toutes anonymes, chacune contenant du riz, du chocolat, des sardines, de la farine, des gâteaux, des pâtes... Il était convenu que je parte en Algérie avec Paulette Roy. Fin janvier nous nous trouvons à Marseille alors qu'un froid glacial faisait grelotter la Canebière. Le 1er février, nous arrivons à Alger. Je contacte Chérif Djemad. C'était un leader très populaire à Alger, il s'occupait du Secours Populaire Algérien. Bien que clandestin, il conservait une grande autorité et un important entregent. Heureusement ! En effet, les autorités militaires ne voulaient pas que nous distribuions notre marchandise, nous n'avions pas les connaissements, les papiers officiels nécessaires pour l'exportation. Les autorités françaises oubliaient volontiers que l'Algérie était un département français. Elles se montrèrent intraitables. Néanmoins, nous avions trouvé un hangar sous douane où nous pouvions entasser notre matériel avant de le dédouaner. Nous devions ouvrir toutes les caisses pour compter chaque boîte de chaque produit. Un sacré exercice, mais je ne renonçais pas. Paulette et moi nous vivions au bord de la Casbah, dans une maison sans chauffage. Au bout d'une dizaine de jours, j'invitai Paulette à regagner la France : je souhaitais qu'elle donne de mes nouvelles à mon épouse qui était sur le point d'accoucher. Je restais quelques jours supplémentaires pour régler les derniers problèmes administratifs et commencer la distribution auprès des familles des emprisonnés. Grâce à Djemad, je pouvais pénétrer dans la Casbah d'habitude interdite aux Européens par les militants du FLN. Ce fut donc une opération réussie.

Aviez-vous des contacts avec les militants du FLN ?

J.L. : Pas directement. Le FLN ne souhaitait pas avoir de contact, il craignait beaucoup l'entrisme de membres du MNA favorables à Messali Hadj. Il ne souhaitait pas développer des liens avec les démocrates français, sauf peut-être avec ceux qui se faisaient des « porteurs de valise », c'est-à-dire ceux qui acceptaient de transporter des armes, des bombes ou du matériel sensible.

Certains militants du SPF furent-ils des « porteurs de valise » ?

J.L. Je ne le pense pas. Nous étions profondément opposés à ce type d'activité, elle allait contre notre envie de rassembler autour des victimes de la guerre, elle aurait risqué de nous isoler, alors que la population française était très majoritairement hostile à l'indépendance de l'Algérie et à la résistance des Algériens.

Vous avez senti la réticence de l'opinion française à ce sujet ?

J.L. Oui. Elle était très forte, nous avions l'habitude de collecter devant les usines. Souvent, surtout durant les premières années, les sommes recueillies étaient maigres, parfois même nous subissions l'hostilité des travailleurs de l'entreprise. Les femmes nous disaient « Comment ? Vous osez collecter pour ces gens-là alors que nos gosses se font tuer là-bas ? » Ca n'a pas été une période facile, il faudra attendre 1960-1961 pour voir l'opinion publique ouvrir les yeux et commencer à refuser cette guerre."