saint-sauveur Moscou

Aujourd’hui mon actualité est mexicaine. Entre 1989 et 1991 elle fut russe. En effet, Les Nouvelles de Moscou, premier hebdomadaire politique et culturel soviétique, paraissait en version française. J’insiste, il s’agissait du même journal fait pour la Russie et pour la France et non pas d’un journal fait à l’intention des lecteurs français. Il était donc émouvant de se dire, chaque semaine, qu’à lire ce journal, on vivait avec des Soviétiques faisant de même. Ce qui me sidéra le plus ce furent les guerres du Caucase, un incroyable enchevêtrement de peuples. Mais aussi les débats sur les réalités du pacte germano-soviétique, les retours de la guerre en Afghanistan, les suites de Tchernobyl etc. Aujourd’hui je retiens cet article sur une rénovation d’église. Il a donné lieu à débat dans le journal. Les défenseurs du projet de reconstruction de la cathédrale du Christ-Sauveur (en russe : Храм Христа Спасителя), édifiée une première fois entre 1839 et 1883 sur les plans de l’architecte russe Constantin Thon, en mémoire de la victoire de la Russie sur la Grande Armée de Napoléon Ier (en 1812) avait donc été détruite sous Staline en 1931. Les promoteurs de sa reconstruction vont obtenir gain de cause à partir de 1995 et en 2000 elle était à nouveau là à l’identique. Elle est dédiée au Christ Sauveur. C'est l'église-cathédrale de Moscou, siège du patriarcat. Au-delà du débat sur la reconstruction on vérifie la domination du pouvoir sur l’église orthodoxe évoquée dans un autre article. J-P D.

 

Les Nouvelles de Moscou 10 Novembre 1989

 Dans les années 30, la cathédrale du Sauveur fut démolie. Une organisation souhaite sa reconstruction. Mais la renaissance de ce monument chargé d'histoire coûterait cher.

 LA CATHEDRALE du Sauveur, celle du monastère Tchoudov au Kremlin, l'église de l'Archange Michel décorée des fresques d'Andrei Roublev et des milliers d'édifices religieux dans toutes les villes de Russie ont été détruits par des actes de vandalisme. Aujourd'hui, des églises continuent à être rasées au bulldozer, victimes de l'indifférence, de l'ignorance et de l'inculture esthétique et morale des hauts responsables. Le sort des églises rurales est lui aussi désespéré.

Il faut sauver ces œuvres de la destruction. Cependant, nous devons patienter avant de reconstruire de nouvelles églises, car nos moyens ne sont pas illimités. Les zélateurs de la reconstruction de la cathédrale du Sauveur semblent avoir oublié toutes ces difficultés. Or ils devraient savoir que la construction du Sauveur dura jadis quarante ans et coûta plus de 40 millions de roubles or. De nos jours, sa reconstruction durerait plus d'une dizaine d'années et coûterait au moins 150 millions de roubles. Tous les moyens dont nous disposons pour la restauration future des monuments architecturaux seraient donc consacrés au seul chantier de cette cathédrale.

Peut-on sacrifier toutes les églises à la cathédrale du Saint-Sauveur ?

Un compte rendu publié en 1884 par M. Mostovski, membre de la Commission pour la construction de la cathédrale, permet de reconstituer facilement l'histoire du Saint-Sauveur. Le 3 novembre 1812, vingt jours après la retraite de l'armée française de Moscou, le tsar Alexandre 1er adressa au peuple russe un manifeste pour le remercier d’avoir sauvé la patrie. Cette souveraine gratitude «devrait être commémorée par l'érection d'un monument matériel, lequel est le monument du Sauveur ». Le 25 décembre 1812, le tsar édicta un oukase sur la construction de la cathédrale. Parmi tous les projets présentés au concours, Alexandre 1er retint celui de Vitberg, qui prévoyait de construire la cathédrale sur les monts Vorobiovy (aujourd'hui monts Lénine). La pose de la première pierre fut célébrée le 12 octobre 1817.

Après la mort d'Alexandre 1er , Nicolas 1er ordonna d'arrêter les travaux. Un procès fut intenté contre la Commission et contre Vitberg. Les fonctionnaires constatèrent toutes sortes de dilapidations, se montant à 900 000 roubles. Vitberg fut exilé à Viatka. «La main de plomb du tsar étouffa dans l'œuf une œuvre géniale, écrivit Alexandre Herzen dans "Passé et pensées". Elle anéantit la création même de l'artiste en le noyant dans les chicanes judiciaires et les artifices policiers lors de l'instruction, mais elle tenta aussi de lui voler son dernier gagne-pain et son honneur.»

Dans les années 40, Vitberg fut autorisé à revenir à Pétersbourg. «Mourant de misère, écrivait Herzen, il tenta une dernière fois de défendre son honneur. Il échoua complètement.»

Les travaux organisés selon le nouveau projet de l'architecte K. Ton battaient déjà leur plein. Mostovski écrit dans son livre : «L'empereur Nicolas 1er choisit de placer la cathédrale près du Kremlin, lieu sacré, où se trouvait le monastère Alexeievski du XVIème siècle. » Le 10 septembre 1839 eut lieu la pose de la première pierre. «Nicolas 1er écrivait un journal en 1893, a ordonné de concevoir un projet nouveau de la cathédrale dans le style russe ancien. »

La tâche de l'architecte avait un rapport direct avec la politique du tsar. Selon le dictionnaire encyclopédique de Brockhaus et Efron (1897), «sous le règne de Nicolas 1er dominait la tendance protectrice visant à préserver la Russie des influences révolutionnaires ouest-européennes. Pour réaliser ses objectifs, le tsar imposait sa tutelle et réglementait toutes les manifestations de la vie nationale et publique. A l'orthodoxie et l'autocratie qui dominaient l'Etat s'ajouta l'esprit national. »

La retraite de Napoléon en 1812 fut pour Nicolas 1er une victoire de l'esprit russe loyal sur l'esprit mutin de la Révolution française et sur la périlleuse liberté de pensée européenne, dont il craignait des retombées comme l'insurrection des décabristes, qui épouvanta l'empereur. La triade de Nicolas 1er « Orthodoxie, autocratie, esprit national » s'opposait à la triade de la Grande Révolution française «Liberté, égalité, fraternité». La cathédrale du Sauveur devait répondre aux buts de l'idéologie officielle. Le tsar fut satisfait du projet de K. Ton.

Le projet d'Alexandre 1er en 1812 et celui de Nicolas 1er ont donc été conçus selon des idées et des conceptions artistiques et politiques différentes. La cathédrale de Vitberg, panthéon commémorant les héros de 1812, était une cathédrale dans l'esprit chrétien. Celle de Ton matérialisa les idées antieuropéennes, autocratiques et nationalistes de Nicolas 1er.

La cathédrale ne fut pas érigée grâce à une souscription populaire. L'idée d'Alexandre 1er était de récompenser Moscou des sacrifices consentis en 1812 au nom de la patrie.

M. Mostovski ne dit rien des dons, mais écrit clairement : « L'érection de la cathédrale en l'honneur du Sauveur à Moscou a coûté à l'Etat 15 123 163 roubles 89 kopecks.» Des collectes de rue furent également organisées, mais c'était là une simple tradition parmi les fidèles.

Les gens qui donnent leur argent pour telle ou telle œuvre de bienfaisance ont le droit de tout savoir avant de prendre position. La route qui mène à la cathédrale doit être droite. Maria Tchegodaeva