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Sud-Ouest Jeudi 13 juin

 René Andrieu, Contre le Chaos

 

A en croire de Gaulle, l'Assemblée nationale élue l’an dernier, avait dès le départ pour vocation d'être dissoute. Ce propos est d'un ingrat. Car cette Assemblée malgré la fragilité de la majorité gaulliste, n'avait jamais voté la censure grâce à l'obligeante collaboration du groupe centriste.

 La vérité, c'est que le puissant mouvement de protestation qui a dressé les usines et l'Université contre la politique gaulliste a contraint le pouvoir à reculer.

Si de Gaulle, un moment désemparé, a finalement décidé de rester, s'il a conservé M. Pompidou, en se contentant de jeter par-dessus bord quelques poids lourds, il a dû renoncer au plébiscite qu'il projetait pour le mois de juin et annoncer de nouvelles élections législatives.

Mais souhaite-t-il sincèrement que les élections aient lieu ? On peut légitimement en douter. Dans son discours télévisé du 30 moi, il avait laissé clairement percer la menace en cas de poursuite du mouvement de grève, il pourrait choisir « d'autres voies que le scrutin immédiat du pays ».

En tout cas, la tactique, après la reprise du travail dans la majorité des entreprises, a consisté à prolonger les grèves dans un certain nombre de secteurs — la métallurgie en particulier — en favorisant l'intransigeance patronale dans l'intention évidente de perpétuer un climat de trouble, voire de violence, pendant toute la campagne électorale.

Une telle situation, pense-t il, faciliterait le rassemblement autour de lui de certaines catégories sociales qui ont tout intérêt à s'intégrer au grand mouvement populaire, mais qui craignent le «désordre», A la limite, elle pourrait servir de prétexte pour l'interdiction de la consultation et l'instauration d'une dictature ouverte.

  

EN attendant, le chef de l'Etat a repris une fois de plus le chantage classique qu'il utilise depuis 1958: c'est moi ou le chaos. Mais voilà dix ans qu'il est au pouvoir et qu'il dispose de tous les pouvoirs. Et à quoi a-t-il abouti, lui qui nous prédisait à l'aurore de son règne «une belle arrivée» et s'est constamment flatté d'avoir partout fait merveille ? A la faillite sur toute la ligne. Voici que se dressent contre lui les forces vives de la nation, la classe ouvrière et l'Université, la Sorbonne et l'usine Renault.

Si nous avons échappé au chaos, ce n'est pas à lui qu'on le doit — puisqu'il l'a organisé — mais aux travailleurs en grève, à la maturité, au calme, à la discipline dont ils ont fait preuve.

De Gaulle ruse et ment quand il accuse les communistes de préparer la subversion. On devine sa satisfaction si ceux-ci étaient tombés dans le piège qu'il leur tendait avec la complicité, volontaire ou involontaire, de certains groupes gauchistes. Ah ! si les ouvriers, au lieu de manifester un extraordinaire sang-froid, avaient incendié quelques voitures ou dressé quelques barricades !

 

Il y a dix ans, le Parti communiste fut la seule formation politique à refuser de cautionner le retour de de Gaulle et à dénoncer dans le nouveau régime le pouvoir personnel au service des grandes féodalités financières. On peut mieux mesurer aujourd'hui la clairvoyance de son attitude.

Aujourd'hui comme alors, il défend les revendications des travailleurs manuels ou intellectuels contre une politique qui les appauvrit, les opprime et les humilie.

De Gaulle a raison sur un point, le choix devant lequel sont placés les électeurs est d'une importance majeure. Mais il ne s'agit pas, comme l'assure sa propagande, de choisir entre le régime actuel et le chaos, ou entre de Gaulle et le communisme.

Le choix véritable est entre le pouvoir personnel qui évoluerait de plus en plus vers la dictature militaire et un mouvement d'union démocratique, auquel participeraient tous les partis de gauche, à l'exclusion de toute formation réactionnaire.

Le Parti communiste, en ces heures graves, fait une fois de plus la preuve de son dévouement total à la cause des travailleurs, de son sens des responsabilités, de son souci de ne pas les entraîner dans l'aventure.

Au premier tour, il présentera des candidats dans toutes les circonscriptions pour que les électeurs puissent faire démocratiquement leur choix. Au deuxième tour, il estime que les désistements doivent se faire en faveur du candidat de gauche le mieux placé par le suffrage universel pour battre les candidats de droite, qu'ils soient gaullistes orthodoxes ou non.

Il a confiance, en ce qui le concerne, dans le verdict des électeurs. Voter pour lui contre de Gaulle, c'est voter en même temps contre le chaos.