Aujourd’hui c’est avec Bonne Soirée du 22 avril 1998 que nous découvrns trois témoignages. J-P D

 

Philippe Meyer, Chroniqueur sur France Inter et écrivain

«Le mois des dupes »

Dès la rentrée universitaire de 1967, l’agitation gagne le campus de Nanterre. Parmi les «contestataires», un groupe d'étudiants non politisés; leur revendication tient en quelques mots : participer aux prises de décision de la faculté en élisant des représentants étudiants au Conseil de l'université.

Cette action s'inscrit dans un climat de réflexion générale sur une réforme possible de l'université.

«Entrer à Nanterre, première faculté construite depuis de siècles, c'était pour nous une promesse de nouveauté », se souvient Philippe Meyer, l'un des instigateurs de ce mouvement. Il est alors étudiant en deuxième année de droit et de sociologie.

«On avait imaginé un lieu de discussion et d'échange intellectuels. On attendait une université particulièrement novatrice. Déception : la vie intellectuelle y était nulle, les conditions matérielles misérables et la nouveauté inexistante.» Co-président d'une coordination qui se fait le porte-parole de ces « déçus de Nanterre », il représente les étudiants non syndiqués. Jean-François Godchau, trotskyste, (aujourd'hui professeur à Nanterre), représente les syndiqués. Philippe Meyer est hostile à tout militantisme dans les syndicats tels qu'ils existent, «Je suis resté huit jours à l'Unef, mais leurs querelles politiques ne m'intéressaient pas ». Il ne dérogera pas à cette ligne de conduite durant les mois à venir.

Quand les événements éclatent, il se distingue en rejoignant un petit groupe rassemblé autour du philosophe Paul Ricoeur. Ricoeur est un ancien professeur de la Sorbonne, à l'origine d'une liste de propositions pour rénover l'université. «Nous espérions que tout cela déboucherait sur une refonte de l'université et non une révolution à laquelle aucun de nous n'a jamais cru. Mai 68 s'est achevé pour moi le 11 mai, après la nuit des barricades. Jusqu'à cette date, nous avons cru que nous parviendrions à nous faire entendre. Après les violences de cette nuit-là, il était inimaginable pour nous de nous asseoir à la même table que le gouvernement de Pompidou. A partir de ce moment-là, comme j'avais une voiture et un parrain ancien résistant, qui m'apportait des jerrycans de carburant, j'ai donné un coup de main en jouant les taxis, mais quelque chose était cassé.»

« Nous avions l'impression d'avoir perdu, poursuit Philippe Meyer. Avec le recul, je me dis que Mai 68 revendiquait plus de liberté, un mode de vie en rupture avec «la culture bourgeoise». Cependant, certains dirigeants n'ont pas œuvré dans l'intention de rompre avec un mode de vie traditionnel. «Ils» visaient à prendre la place de ceux qui en jouissaient. Ce fut en quelque sorte le mois des dupes.»

 

Patrice Louis, directeur adjoint de l’information et de la rédaction de BFM (ne pas confondre avec Roger Louis (né le 29 janvier 1925 à Arras et mort le 24 juin 1982 à Paris) qui a été aussi un journaliste de télé) était un journaliste de télévision français.

«De Gaulle était un vieux monsieur qui nous ennuyait.»

1968. Patrice Louis a 20 ans. Etudiant en première année d'Histoire à la faculté de Nanterre, il habite, comme bon nombre de ses camarades, une banlieue chic de l'Ouest parisien. Il vit dans une famille nombreuse bourgeoise, genre «chrétien de gauche». Patrice rêve de devenir journaliste. Comme bon nombre d'étudiants de Nanterre, la fac des «gauchistes», farouchement engagée contre la guerre du Vietnam, il soutient le «peuple des opprimés». «C'est la seule vraie raison pour laquelle on se mobilise alors; sans pour autant être «encarté», sans militer dans un syndicat ou une organisation quelconque ». Arrive le fameux 22 mars 1968, le jour où certains étudiants, Daniel Cohn-Bendit en tête, décident d'occuper la grande salle du conseil de Nanterre. Ce soir-là, Patrice Louis emporte son magnétophone à cassettes. Il veut enregistrer un concert de musique classique qui doit se donner dans l'un des amphithéâtres. Les événements prennent une autre tournure. «Quand je vois toute cette agitation, que l'on vote à main levée l'occupation de la fac, je m'approche du groupe des futurs « 142 », j'ouvre le magnétophone et j'enregistre les discussions. J'ai le témoignage qui compte pour l'Histoire ». Un document exceptionnel, car unique. Des années plus tard, il sera repris par des historiens et des journalistes s'intéressant à cette période. Il marque le début d'une succession de «hasards»qui conduiront le jeune homme à être, en Mai 68, au cœur de l'événement. Ainsi se retrouve-t-il à réceptionner, au milieu de la nuit, des cagettes de fruits et légumes arrivées tout droit du Vaucluse et envoyées par les anciens compagnons de maquis de son père. Cet ancien résistant les a convaincus de soutenir les étudiants en leur envoyant des vivres. Cadre dans une entreprise, il va, de la même façon, convaincre la FNAC de fournir gratuitement le papier dont les étudiants (tracts et affiches obligent) font grande consommation. Au volant de la 404 noire de fonction de son père, Patrice Louis se fait le relais en acheminant les rames aux Beaux-Arts.

«Mai 68, c'était pour nous, «jeunes gens de bonne famille », l'occasion de contester le pouvoir en place. A nos yeux, le général de Gaulle n'était pas l'homme du 18 juin, mais un vieux monsieur, au pouvoir depuis dix ans, qui nous ennuyait et ne nous faisait pas rêver. Il y avait quelque chose d'inouï à ériger des barricades. Nous étions en plein romantisme révolutionnaire. On pensait à Gavroche, à Victor Hugo... J'ai des souvenirs heureux de cette période parce que nous étions une jeunesse relativement insouciante. Nous avons fait alors l'apprentissage de la contestation. En cravate.»

 

France Priam, journaliste retraité

« Du carton et du rouge à lèvres pour les banderoles »

Je me souviens d'un temps radieux, de la place Montparnasse devenue piétonne. Je me revois assise sur un trottoir discutant de politique et de la vie. La société divisée en classes étanches telle que nous la connaissions, jeunes/vieux, patrons/ouvriers, hommes/femmes -vole soudain en éclats. Les gens se parlaient. C'est l'une des très belles images que j'ai gardée de Mai 68.» A cette époque, France, 32 ans, est journaliste et maman de trois enfants. «Tout allait plutôt bien pour nous et on ne se posait pas vraiment de questions, jusqu'à ce que la lame de fond, partie de la faculté de Nanterre et de la Sorbonne, nous prenne par surprise. Nous, les 30 ans, nous nous sommes rangés du côté des étudiants. Dans une société dirigée par des «vieux», c'était comme un vent de jeunesse. Les revendications d'égalité, de solidarité étaient des valeurs dans lesquelles nous nous reconnaissions.» Mai 68 sonne l'heure des défilés en famille :«Nous partions manifester à vélo, le petit dernier, de 3 ans, sur le porte-bagages !», des meetings à la Sorbonne pour « capter sous ce flot de paroles un nouveau reflet dans le miroir de la vie ». France en profite pour faire sa «révolution» personnelle. Issue d'une famille bourgeoise de province (tendance centre droit), elle est peu intéressée par la politique. Avec un ami, elle crée un syndicat. « Tout était remis en cause. Même dans notre entreprise familiale et très paternaliste, nous réclamions notre droit à la parole.» Dans la foulée, elle monte un «groupe de femmes». «J'étais l'une des rares cadres «en jupon». Le reste était constitué d'employées de bureaux, peu consultées. Ensemble, nous avons réfléchi au travail à temps partiel, aux horaires flexibles. Cette initiative était tellement révolutionnaire que notre groupe de presse « si gentil » (!) nous a refusé le bureau dont nous avions besoin. On apprenait sur le tas. Nous avons même improvisé des banderoles avec du carton et du rouge à lèvres en guise de marqueur!»

Entrée en résistance par solidarité, France dit n'avoir jamais été dupe : «La France n'était pas la Chine, ni de Gaulle un méchant tsar, nous jouions aux révolutionnaires bolcheviques. En gants blancs. Rétrospectivement, je pense que certains gestes ont été inacceptables. Sans compter les conséquences dans des familles qui ont explosé. C'était aussi cela, Mai 68. Beaucoup de générosité, de l'inconscience, et pas mal d'outrance ».