La Pensée Août-Octobre 1968, La Fête iconoclaste, Raymond Jean

 JE reprends ici le beau titre que Jean Starobinski donne à l'un des chapitres de son livre L'invention de la liberté, lorsqu'il veut montrer que souvent « les démolitions révolutionnaires prennent des allures de fêtes ». Je n'en vois pas en effet de mieux approprié pour introduire à la description de certains aspects des événements de mai 1968. Non que tout fût fête dans cette poussée révolutionnaire (la grève, en particulier, dure, austère, sévère, ne peut être qu'une lutte et non une fête), mais parce que, au moins à l'Université, fût illustrée plus d'une fois cette vérité dont j'emprunte l'énoncé à Starobinski encore : «La destruction des emblèmes spectaculaires de l'ordre ancien est un nouveau spectacle qui renouvelle la fascination (et le maléfice) de la scénographie ».

C'est en somme le mot iconoclaste qui est le plus important. Car il porte en lui l'idée d'image et, avec elle, celles de spectacle et de représentation dont la valeur «critique» et explicative m'a paru exceptionnelle pendant toute cette période. Du moins dans le cadre de ma propre expérience et à partir du poste d'observation où je me trouvais : la Faculté des Lettres d'Aix. Je tiens à dire à ce sujet que les termes ci-dessus employés (images, spectacle, représentation) ne tendent nullement à diminuer ou à dénaturer, en les rabaissant au niveau du folklorique et du pittoresque, des faits dont je connais le sérieux et la « force ». Bien au contraire. Ces termes sont pour moi chargés d'un sens essentiellement culturel. Et c'est bien sur le terrain d'une révolution culturelle qu'il faut se placer, si l'on veut tenter de comprendre et de décrire certaines situations qui se sont créées alors.

Tout se passait en effet comme s'il s'agissait de détruire les images d'une société condamnée en leur opposant un ensemble de contre-images se référant à une société d'un type nouveau. Il ne pouvait être étonnant que ces contre-images fussent d'abord fournies par le Vietnam, Cuba et la Chine (comme en d'autres temps elles auraient été fournies par l'U.R.S.S.) à une jeunesse contemporaine du rayonnement révolutionnaire de ces pays et particulièrement sensibilisée à leurs luttes. On sait le rôle d'entraînement et de « répétition générale » qu'ont joué dans la préparation du sursaut de mai les actions menées pour le Vietnam et contre l'impérialisme américain par différents groupes et comités organisés de longue date. Il n'est donc pas faux de dire que l'on avait affaire à un mouvement qui trouvait ses racines moins dans une situation révolutionnaire existant réellement et profondément dans le pays que dans des représentations, des images «projetant» cette situation révolutionnaire du tiers-monde en lutte sur la France universitaire de 1968. La seule chose à décider est de savoir si cette projection a bien joué dans le sens qui vient d'être indiqué, ou si, au contraire, les étudiants n'ont pas «fixé» pendant des mois sur les problèmes du Vietnam, de Cuba ou de la Chine une révolte obscure (mais bien dirigée contre les structures aliénantes et répressives de leur propre société) à laquelle ils ne pouvaient trouver chez eux un point d'application satisfaisant.

A partir de là, les faits se sont enchaînés d'une manière à la fois très simple et irrésistible. Plus on jouait la révolution, plus elle devenait vraie. Et — sans doute est-ce une des plus extraordinaires révélations de ces événements de mai — on a eu la preuve qu'en faisant les gestes de la révolution, on pouvait finir par faire la révolution elle-même. C'est une chose à laquelle on ne pouvait guère croire au départ, mais à la surprise générale (et probablement à celle des acteurs mêmes de ces journées) il fut prouvé que cela pouvait aller jusqu'à la paralysie radicale du «système», au déclenchement de la grève générale et à l'ébranlement décisif d'un régime, un instant peut-être au bord de sa chute. C'était une découverte de taille et il est évident que ceux qui la faisaient prenaient du même coup conscience de la force dont ils disposaient. Plus on allait jusqu'au bout de certains gestes, plus on démontrait leur efficacité. Le mouvement prenait l'allure d'un psychodrame collectif dont la dynamique n'était point d'ordre thérapeutique, mais proprement subversive et révolutionnaire.

Et c'est ici qu'il faut bien revenir aux images, éléments essentiels d'un tel psychodrame. A Aix, le point culminant de la crise fut peut-être atteint, au moins symboliquement, le soir où, à la faveur de l'occupation nocturne de la Faculté des Lettres, fut présentée par des étudiants et des professeurs une lecture dramatisée du Marat-Sade de Peter Weiss. Ce n'était qu'un divertissement, mais la façon dont les moindres répliques se coloraient d'actualité et étaient «accompagnées» (au point de susciter le chant de l'Internationale) par l'auditoire assis par terre en cercle dans le vaste hall universitaire, était révélatrice de la portée de ce genre de phénomène collectif. D'ailleurs point n'était besoin d'une telle lecture pour que fût réalisée une expérience de théâtre révolutionnaire. Un spectacle permanent était offert par les débats politiques qui s'instauraient à longueur de journée : ceux qui y participaient formaient spontanément un véritable «théâtre en rond» au milieu duquel les orateurs se succédaient sans interruption, s'emparant du micro comme pour faire un numéro de piste. Une fois, par grand soleil, la même sorte d'assemblée où chacun était encouragé à venir s'exprimer librement dans le cercle se tint sur la vaste esplanade extérieure de la Faculté, au milieu des pelouses du campus, et la représentation en eut un côté «ouvert» (et méditerranéen) plus saisissant encore. Il n'est pas jusqu'à certaines discussions d'amphithéâtre — et notamment les séances de travail de la nouvelle assemblée plénière de la Faculté — qui, en raison de la disposition même des sièges en gradins, de l'installation des uns à la «montagne», des autres dans la «plaine», ne prissent l'allure (et le ton) de débats joués de la Convention. La référence inconsciente ou implicite à divers épisodes révolution-naires de l'histoire de France, qu'il s'agisse de 89, de 48 ou de la Commune, était d'ailleurs aussi une des marques culturelles caractéristiques de ces moments.

Mais la fête trouvait à s'exprimer dans d'autres images. Celles du drapeau rouge et des chants révolutionnaires. Celles des pavés et des barricades (fortement agissantes à Paris, sinon à Aix). Celles des grandes manifestations de rues, des cortèges et des défilés populaires. Celle — particulièrement fascinante — de l'occupation concrète, matérielle et notamment nocturne, des lieux du travail (reproduisant directement l'occupation des usines par les ouvriers). Celles même de l'apparence physique et de la symbolique vestimentaire, promues au rang de signes : cravates et vestons enlevés, filles en pantalon, jeunes militantes souvent d'une grande beauté et d'une santé physique troublante galvanisant les énergies de leurs compagnons et incarnant des versions modernes des « Liberté guidant le peuple » ou des « Marseillaise » aux seins nus des artistes romantiques.

Il est parfaitement caractéristique à ce sujet que les affiches et placards de toute sorte aient alors joué un si grand rôle. On le voit aujourd'hui, avec tous les albums, recueils, anthologies de textes, citations, photos, « mots », cris, qui surgissent çà et là et montrent à l'évidence que pour beaucoup ce qui demeure, de la façon la plus tangible, de ces événements, c'est d'abord un certain nombre d'inscriptions. C'est-à-dire des phrases et des images (celles de l'atelier des Beaux-Arts de Paris en restent le meilleur exemple) où s'inscrit, dans toute sa force de provocation et de défi, le geste révolutionnaire. Il est à peine besoin de rappeler ce qu'il y a de fondamentalement « surréaliste » dans cette reconnaissance du pouvoir d'agitation du texte affiché : on se souviendra des « papillons surréalistes » de 1925 et l'on notera au passage que telle déclaration incendiaire d'Artaud (sa Lettre aux recteurs des Universités européennes) semblait avoir été faite expressément pour être placardée sur les murs des Facultés de 1968. C'était le surréalisme— doctrine des pouvoirs illimitées de l'image, s'il en fût — « mis au service de la Révolution » à un degré jamais atteint. Mais c'était aussi bien, instinctivement retrouvés, les procédés de « pression » et de mobilisation par affiches, proclamations, rassemblements, rituels de masse de toute nature, des Gardes Rouges de Pékin.

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 Sans doute peut-on dire que toute cette «mythologie» révolutionnaire n'est pas en soi un fait nouveau et qu'elle a souvent, dans l'histoire, accompagné les révolutions les plus réelles et les plus effectives. C'est vrai. Mais ce qui caractérisait la situation présente, c'est que ces multiples images, précisément parce qu'elles émanaient au départ de la «classe étudiante» et non de la classe ouvrière, se chargeaient d'un potentiel culturel beaucoup plus fort qu'à l'ordinaire et avaient en quelque sorte une priorité de fait sur les éventuelles infrastructures d'une révolution. Et c'est justement dans cet « écart » entre les bases réelles d'une situation révolutionnaire et sa représentation culturelle (à fortes dominantes vietnamiennes, cubaines, chinoises) que le phénomène « gauchiste » trouvait sa place (le mot de contestation, dans son emploi absolu, survenant à point pour désigner une sorte de révolution se donnant constamment une forme avant de se trouver un objet). Il ne faudrait pas en conclure pour autant que ces images étaient du vent. Bien au contraire. L'expérience a montré qu'elles ont joué un rôle décisif non seulement dans le développement d'un processus révolutionnaire, mais encore dans la mise à nu des contradictions d'un système économique et social condamné. Il me paraît impossible ici de ne pas se référer à certains textes de Louis Althusser et notamment à son étude Contradiction et surdétermination[1] où il est clairement montré que les «courants» et «circons-tances» qui accompagnent une contradiction fondamentale, loin d'apparaître nécessairement comme pur phénomène de cette contradiction, peuvent être tenus pour des superstructures qui agissent sur son développement en ayant «leur consistance et efficace propres » (efficace dont la théorie reste à faire). Elles affectent ainsi cette contradiction qui se trouve surdéterminée par elles. Althusser cite d'ailleurs une lettre très éclairante d'Engels (lettre à Bloch du 21 septembre 1890) où l'on peut lire : «La situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure — les formes politiques de la lutte des classes et ses résultats — les constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe victorieuse, etc., les formes juridiques et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, conceptions religieuses, et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques, exercent également leur action dans les luttes historiques, et dans beaucoup de cas en déterminent de façon prépondérante la forme... ». Je soulignerais volontiers pour ma part le membre de phrase : «les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants», qui me paraît tout à fait révélateur d'un type de surdétermination que l'on a vu jouer à plein en mai 1968. C'est même l'intensité particulière de cette surdétermination qui a fait le caractère nouveau, inédit, exceptionnel de ces journées révolutionnaires. Mais précisément, nous dit Althusser, l'exception n'existe pas: «Car enfin, ne sommes-nous pas toujours dans l'exception ? Exception l'échec allemand de 49, exception l'échec parisien de 71, exception l'échec social-démocrate allemand du début du XXe siècle en attendant la trahison chauviniste de 14, exception le succès de 17... Exceptions, mais par rapport à quoi ? Sinon par rapport à une certaine idée abstraite mais confortable, rassurante, d'un schéma « dialectique » épuré, simple, qui avait dans sa simplicité même, comme gardé la mémoire (ou retrouvé l'allure) du modèle hégélien, et la foi dans la «vertu» résolutive de la contradiction abstraite comme telle : en l'espèce la «belle» contradiction du Capital et du Travail ». Or — et c'est la conclusion qui s'impose — «la contradiction Capital-Travail n'est jamais simple, mais elle est toujours spécifiée par les formes et les circonstances historiques concrètes dans lesquelles elle s'exerce. Spécifiée par les formes de la superstructure ». L'exception, on le voit, était en mai, une fois de plus, la règle.

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 On excusera cette brève parenthèse «théorique» et on me permettra de la refermer pour revenir aux faits. Je ne voudrais pas en effet que mon insistance à souligner le rôle des représentations culturelles et des schémas révolutionnaires importés dans la fête de mai apparût comme une sous-estimation des qualités politiques des étudiants engagés dans le mouvement. Au contraire, je n'ai cessé d'être frappé par le niveau de leur réflexion, de leur expérience et de leur action et je fais totalement mienne cette affirmation que je trouve sous la plume de Cyrille Arnavon dans son Témoignage de Nanterre publié dans le N° 470 d'Europe : « Les représentations élues qui venaient passer de longs moments dans mon bureau, et qui usaient déjà de cette libre franchise que nous avons généralisée ces derniers jours, comprenaient des jeunes gens et des jeunes filles, je dirai plus exactement des hommes et des femmes pour mieux situer le niveau d'égalité de ces rapports, qui me frappaient d'abord par leur maturité politique, par leur résolution, mais surtout par leur désintéressement absolu ». Cela, il faut le dire et le répéter, parce que la dénonciation des « enragés » d'un côté, celle des « gauchistes » de l'autre — et aussi, il faut bien le rappeler, la présence dans le mouvement d'éléments peu « responsables » ou se réclamant délibérément de l'anarchie — ont contribué à entretenir dans de larges secteurs de l'opinion un sentiment d'impatience ou, en tout cas, une attitude de forte circonspection à l'égard de la jeunesse étudiante. Or ce qui est vrai — et je l'ai constaté pour ma part cent fois, dans ces commissions, ces assemblées, ces sessions d'études où nous travaillions au coude à coude, professeurs et étudiants, à longueur de journée — c'est que ces jeunes gens se sont constamment révélés des orateurs, des organisateurs, des présidents de séance remarquables, capables de donner d'excellentes leçons à leurs aînés. L'aisance de leur éloquence, la rigueur de leur dialectique, la fermeté de leur caractère a fait plus d'une fois mon admiration et je dois reconnaître que tout se passait comme si les discussions et actions qu'ils avaient menées pendant des mois sur le Vietnam, les problèmes du marxisme et autres sujets politiques avaient eu pour eux une vertu formatrice et pédagogique autrement efficace que tous nos cours et enseignements. Car c'était bien de nature politique que se révélaient leur culture et leur discipline de pensée.

Certains, aujourd'hui que l'on débat de la question de l'introduction de la politique à l'Université, voient là un motif d'inquiétude : on pourrait aussi bien tirer de cette constatation les conclusions positives qui s'imposent. Et je citerai volontiers, puisque je m'appuie sur mon expérience de la Faculté des Lettres d'Aix, l'exemple d'étudiants que j'ai constamment côtoyés — et qui d'ailleurs sont mes amis — comme Jean-Jacques Nattiez auteur d'un excellent Fidel Castro qui vient de paraître chez Seghers, Denis Guénoun signataire du remarquable essai Sur les tâches de la critique publié par le précédent numéro de La Pensée, ou Françoise Aubert, participante du Colloque de Cluny sur la linguistique, pour montrer que les plus actifs et les plus « politisés » étaient souvent, purement et simplement, les étudiants les plus solides et les plus brillants (et non pas des «agitateurs» étrangers aux études, comme une suspecte entreprise de calomnie tend à le suggérer).

Cela dit, il me paraît utile de signaler à cette jeunesse que le danger qui la guette le plus souvent est celui d'un certain «bureaucratisme» renaissant, qui l'investit de toute part ou plutôt s'insinue sournoisement en elle au moment même où elle prétend le combattre. J'ai trop vu fonctionner certains mécanismes pour ne pas dire combien ils me paraissent nocifs et j'ai trop vu, dans le domaine de l'action politique et révolutionnaire, comment on passait dans certains cas de l'«authentique» à la «caricature» pour ne pas en être alarmé. L'attitude spontanée de toute jeunesse étudiante politisée est d'institutionnaliser ses luttes, ses analyses et ses conquêtes. Il en résulte l'instauration, dans les périodes d'intense action militante, de tout un système juridique ou para-juridique de votes, interpellations, discussions de motions, élaborations de textes, mises en place ou refus d'amendements, de projets et de contre-projets, dont le principe peut paraître fondamentalement démocratique, mais dont la réalité a quelque chose de gravement contraignant et paralysant. Or il s'agit là d'une maladie contagieuse qui s'attrape très vite, d'un virus dont la virulence et la nocivité ont quelque chose de proprement effrayant. Là encore, tout commence par le simulacre ou le jeu, mais c'est un jeu qui devient rapidement dangereux et inhumain.

D'autant plus que ceux qui n'en connaissent pas les règles peuvent légitimement considérer qu'il n'a d'autre sens que de les isoler, les neutraliser et les tyranniser.

On me rétorquera que précisément il est fait pour cela et que ce serait méconnaître les vertus de la démocratie directe que d'en contester le bien-fondé et l'efficacité révolutionnaire. Je répondrai pour ma part que ce jeu est aussi la source de toutes les raideurs, de toutes les tensions, de toutes les intolérances, de tous les «esprits de soupçons », de tous les bureaucratismes, de tous les dogmatismes dont le mouvement ouvrier a fait la trop cuisante expérience pour ne pas devoir s'en débarrasser une fois pour toutes. Bref qu'il porte en lui les germes d'un néo-stalinisme qui devrait être l'épouvantail numéro un de tous les combattants de mai (et qu'ils prétendaient en effet dénoncer sans cesse). Comment une telle dégradation peut-elle être possible, comment devient-on prisonnier à son insu de ce que l'on croit combattre ? C'est tout simplement parce que ces mécanismes, ces engrenages sont « sécrétés » comme des poisons par les conditions mêmes de toute lutte révolutionnaire. Et ceux qui se laissent le plus facilement entraîner par eux sont, paradoxalement, ceux que leur expérience devrait le mieux protéger et mettre en garde. Il m'a semblé révélateur à cet égard que les plus « raides » auxiliaires de ces mécanismes fussent parfois certains membres du SNESup ou certains assistants, pourtant au fait des mécomptes de la période stalinienne, plutôt que des étudiants eux-mêmes.

C'est sans doute que les étudiants portent, profondément et salutairement, en eux le sens de la fête, de cette fête iconoclaste où l'on doit apprendre à tout casser sauf soi-même et les espoirs de bien refaire le monde.

 


 

[1] POUR MARX, Contradiction et surdétermination, notes pour une recherche. F. Maspero, édit.