Voici le sommaire et l'intro du numéro d'Etudes de Juin et Juillet 1968. JPD

ÉTVDES JUIN-JUILLET 1968

BRUNO RIBES A nos lecteurs

Mai 1968

DOMINIQUE JULIA,  Le mouvement étudiant

MICHEL DE CERTEAU, Pour une nouvelle culture prendre la parole

Perspectives sur le monde

CHARLES RIVIERE, Le défi cubain

ANDRÉ MARTIN, La révolte des jeunes en Pologne,

Approximations

MICHEL DE CERTEAU, La révolution fondatrice, ou le risque d'exister

GEORGES MOREL, Sur la révolution (suite)

CLAUDE-ANDRÉ TABART, Réflexions sur l'action culturelle

LOUIS BEIRNAERT, Vers une civilisation non-répressive? Marcuse et Freud

FRANÇOIS MARTY, L'Eglise dans un monde pluraliste

148 Notes bibliographiques Linguistique

 

A nos lecteurs,

L'ampleur de la crise que nous traversons nous déconcerte tous. De quoi sera fait demain? En ce début de juin, les questions en suspens nous cernent de toute part et le pire est à craindre que l'espoir libéré par ce grand tressaillement de notre pays soit injustement frustré.

Notre devoir, semble-t-il, est de veiller à ce qu'on n'étouffe pas les revendications de fond.

Et d'abord tenter de comprendre. Même si le discernement s'avère malaisé. Les principaux articles de ce numéro (celui-ci pourra-t-il paraître?) essaient d'apporter quelques premiers éclaircissements pour amorcer des réflexions plus poussées.

Ensuite définir notre position. La génération d'après guerre la principale initiatrice du sursaut actuel essaie de s'arracher à l'emprise de structures politiques, sociales et économiques devenues écrasantes. Etudiants ou salariés, ces jeunes se lancent aveuglément à la reconquête de leur dignité d'hommes, stimulant leurs aînés. Nous prendrons rang à leur côté.

Quelle qu'ait pu être jusqu'ici l'activité des « experts en subversion ou de ces groupuscules qu'on livrera en boucs émissaires à notre vindicte, le processus en cours a surgi d'une tout autre profondeur que celle à laquelle ont pu forer les divers « comités d'action » (même s'ils ont le mérite d'avoir secoué l'inertie mais quel fut leur programme?). Il est clair d'autre part que les forces libérées échappent aux catégories des politiciens chevronnés.

Nous refusons dès lors le dilemme dans lequel, à droite ou à gauche, on cherche à tout enfermer ordre ou désordre,

gaullisme et opposition, démocratie ou totalitarisme. Ces simplifications abusives ne peuvent avoir d'autres effets que de couper la France en deux, aggravant les mésententes et le danger, à court ou à long terme, d'affrontements violents.

Nous sommes pour cette violence que chacun doit se faire à soi-même pour s'ouvrir à l'autre. Mais nous concevons que la question soit largement posée à la violence occulte, la violence déclarée a-t-elle le droit de répondre? Aux étreintes feutrées, l'empoignade farouche?

Pourtant, ici encore, nous refusons cette antinomie qui joue sur l'aveuglement des uns et la misère des autres. La détermination peut être autrement personnelle, clairvoyante, inventive, efficace.

Pour l'immédiat, il nous paraît que le risque majeur est celui de mésuser de notre liberté. A un triple niveau. La liberté d'expression, dans les entreprises et les amphithéâtres, a permis à chacun de s'affirmer et a enrichi d'une manière durable les rapports e à la base ». L'exercice de l'autorité s'en trouvera modifié, de même que les modalités du travail (c'est aussi ce qui rend difficile sa reprise pure et simple). Mais la contrepartie s'affiche généralisées, il arrive que les contestations demeurent stériles. Le problème se repose alors de la nécessité et de la représentativité des corps intermédiaires (même si l'action menée

par ceux qui survivaient s'est avérée plus que criticable durant cette crise) et des minorités agissantes. Question grave en période d'élections et de remembrement du Parlement.

Question d'autant plus grave que nous menacent, dans le désarroi actuel et plus encore dans quelques mois, quand s'appesantira la crise économique et en l'absence de tout « projet politique avoué et cohérent, le vertige du fascisme ou d'autres formes de totalitarisme de droite ou de gauche.

Dans cette perspective qui n'est, hélas, nullement chimérique, nous nous proposons de dénoncer si nous sommes capables d'analyses rigoureuses ce qui nous paraîtrait hypothéquer, fût-ce pour un temps, « les droits de l'homme ». Il est des démissions dont l'histoire a montré qu'elles donnent cours à des torrents de haine et de sang, et des intolérances qui sont effectivement des démissions. Mais il est aussi une dictature de l'immobilisme dégradante pour la société et complice parfois de l'injustice. De l'injustice déjà confirmée. De l'injustice naissante certains événements ceux que nous venons de vivre en modifiant la conjoncture et en permettant des prises de conscience collective, peuvent rendre désormais intolérable ce qui, peu auparavant, n'était pas encore reconnu ni même dévoilé comme tel.

Sur ces quelques résolutions cardinales, nous avons cru devoir donner notre sentiment sans retard, puisque au cours des semaines prochaines les choix politiques s'annoncent déterminants. Ce faisant nous ne prétendons pas imposer nos options, mais éclairer en toute loyauté nos lecteurs. Ceux surtout qui nous seront fidèles dans les mois à venir. Ceux très particulièrement qui, comme nous, souhaitent que le mouvement déclenché soit irréversible, même s'il requiert notre vigilance, s'il doit nous obliger à vérifier nos convictions les plus profondes, s'il est à prévoir qu'il éprouvera il éprouve déjà les assises de toutes les institutions y compris celles de l'Eglise. Quelque chose est à naître, qui s'annonce dans l'écartèlement de toute une société, bientôt peut-être de toute l'Europe. Quelque chose de fragile et qu'il faut protéger.

2 juin 1968 Bruno RIBES

P. S. Nous n'avons pu publier de numéro le premier juin. Nos abonnés ne recevront cette année que dix fascicules. Par contre, alors que les années précédentes nous présentions un numéro de c juillet-août », cette année nous publierons un numéro de c août-septembre» qui sera diffusé dès le premier août.

Nous avons repris dans les pages qui suivent plusieurs articles qui auraient dû paraître voici un mois. Bien qu'envoyés à l'imprimerie dès le premier mai, ils nous ont paru susceptibles d'éclairer les événements récents.