J’ai eu la sensation de découvrir Jean Cassou voici seulement deux ans grâce à un de mes travaux sur la Guerre d’Espagne. En fait, j’ai dans ma bibliothèque le numéro de mars 1986 de la revue Europe où, au moment de la mort de Cassou, Pierre Gamarra publia un court texte que j’avais annoté mais totalement oublié. Cet achat visait à travailler sur les liens nationaux entre culture et Front populaire (le thème du numéro d'Europe), pour les confronter à leur réalité en Tarn-et-Garonne dans le but d’un travail qui n’a pas pu se réaliser (et j’en ai été profondément triste).

Si, de plus, j’ai oublié cet article c’est qu’il est sans épines, comme Gamarra sait les écrire, Gamarra attaché à un village proche de chez moi, et qu’il m’est arrivé souvent de lire. Son texte sur Cassou est plus à l’image de Gamarra que de Cassou mais je l’offre dans le cadre de mes publications sur ce passionné d’Espagnes. J-P Damaggio

 

Jean Cassou

Europe mars 1986

Lorsque j'appris le 17 janvier dernier la mort de Jean Cassou, deux images vinrent d'abord à ma mémoire : celle d'un jeune conférencier parlant de la liberté espagnole à Toulouse, en 1936, dans la vieille salle du Sénéchal et, treize ans plus tard, celle du président d'Europe dirigeant avec une autorité souriante le premier Comité de la revue où j'étais présent.

Et cela me paraissait parfaitement logique. Ce poète né à Bilbao en 1897, contemporain de la si justement fameuse génération de quatre-vingt-dix-huit, m'avait si souvent, par son œuvre ou sa voix, parlé de l'Espagne et sa vie était, en même temps, un tel exemple civique que de le retrouver à Europe me paraissait naturel et heureux.

Cruellement blessé lors de la libération de Toulouse, Jean Cassou n'avait pu occuper le poste de commissaire de la République que lui avait désigné la Résistance mais désormais il était pour moi l'auteur des Trente-Trois Sonnets écrits au secret, c'est-à-dire l'affirmation de la plus haute, de l'invincible liberté de l'esprit. Ces poèmes traduits du silence de la geôle s'ajoutaient à ses autres poèmes, à ses admirables traductions de Cervantès et des poètes espagnols, à ses écrits sur la poésie et sur l'art où l'on entendait une voix admirable par sa lucidité et son courage.

Et c'est le même homme, le même connaisseur des lettres et des arts, le même écrivain, poète et romancier qui allait diriger Europe avant et après la Seconde Guerre mondiale. A coup sûr, il représente pour nous, en dehors de toute étiquette politique, une sérieuse et vivante tradition. Ce que notre revue a pu exprimer non seulement des lettres espagnoles et américaines mais de la création européenne ou mondiale, elle le doit pour une part importante à ce poète qui fut un humaniste moderne au sens le plus attentif, le plus rigoureux, le plus passionné.

A la direction du musée d'Art moderne, Jean Cassou devait occuper ensuite une place fort importante, une place décisive pour notre connaissance et notre appréciation de l'art contemporain. Il s'y montra, on le sait, soucieux de tout ce qui marque, révèle et décide en matière d'expression artistique. Son goût pour le monde hispanique, pour les formes et les actions fécondes des baroques ne lui ferma jamais, au contraire, les chemins les plus secrets ou inattendus de la création. Ce connaisseur du passé était un homme d'avenir.

Demeure enfin pour nous le conteur, un auteur de nouvelles, un romancier n'oubliant jamais qu'il est un poète et un amoureux de au Jardin des plantes, les Massacres de Paris, le Livre de Lazare allaient être suivis après la guerre par bien d'autres oeuvres où la saveur et l'humour s'ajoutent à la rigueur de l'évocation : le Temps d'aimer, le Voisinage des cavernes jusqu'à cette ultime récit si bien nommé : Une vie pour la liberté.

Au lendemain de la mort de Jean Cassou, je lisais dans un quotidien la liste de ses ouvrages disponibles. Beaucoup d'oeuvres essentielles y sont absentes. C'est l'occasion de dire ici que les livres peuvent disparaître si notre gratitude et notre fidélité ne s'accompagnent pas d'une attentive vigilance.

Jean Rousselot, qui est l'auteur de précieux Entretiens avec Jean Cassou, rappelle ce que l'auteur des Massacres de Paris disait lui-même de son nom : Cassou, c'est le chêne au Pays basque. Un arbre solide, puissant, aux racines profondes, à la cime épaisse et verte. Il y a dans l'art de Jean Cassou une force, une fraîcheur, un amour de la liberté, une vigueur à la fois savante et claire, une chaleur humaine toujours présente. Ce maître fut et demeure un ami.

Pierre GAMARRA