Claude Sicre a proposé un long texte sur Mai 68 qui aurait manqué d’imagination par l’effet du centralisme dominant. Ce faisant comme il aime le faire « il prend à revers absolument tout le monde» comme doit le faire tout occitaniste qui se respecte.  Il y a cependant un point sur lequel il ne prend à revers personne c’est sur l’aspect témoignage comme gage d’analyse.

«Une des choses qui m'a frappé le plus en Mai 68 à Toulouse de ce point de vue "occitan" (je n'étais pas occitaniste, je n'avais pas la moindre idée de ce que pouvait être l'occitan ni l'Occitanie) (il y avait le patois, c'est tout), c'est l'extrême et caricaturale "provincialité" (je ne le pensais pas en ces termes, je pensais : "Ils attendent toujours les idées venues d'ailleurs au lieu de s'en inventer") des acteurs principaux, étudiants, profs, partis, journalistes, etc., et le phénomène de provincialisation généralisé de toute la société française (y compris Paris, qui, dialectiquement - en retour de kick -, profite toujours pleinement du provincialisme qu'elle provoque), que précipitèrent, au sens chimique, lesdits événements.»

S’il prend à revers tout le monde, Sicre se prend lui-même à revers puisque la critique de fond qu’il peut faire ne viendra qu’après (sur le moment il constate), quand il ira au-delà du provincialisme pour atteindre une conscience du centralisme français en devenant occitaniste huit ans après.

Et comme toujours il en appelle à Félix Castan : « CASTAN écrivait dans les années 60 que le centralisme “est aussi invisible et aussi présent que l'air que nous respirons". Image forte ! »

Il ne donne pas de référence précise aussi je suis allé revoir le « Manifeste multiculturel et anti-régionaliste » de Castan et je n’y ai rien trouvé sur 68. Les textes repris (et parfois réécrit) sont tous datés avec un grand trou entre 1965 et 1973.

En 1968 Félix Castan apprend que son Festival est annulé mais ce Festival n’est pas celui qui deviendra plus tard le Festival d’Occitanie. C’est un Festival de théâtre espagnol. Cette année là il n’y a pas les journées du Baroque qui viendront en 1969 où Castan s’explique, comme si 68 n’avait pas existé. La même année il évoque : « Sous le patronage de l’Institut d’Études Occitanes paraissait en 1968, aux éditions Lo Libre Occitan, un curieux ouvrage dont voici le titre et le sous-titre complets : Poësies Diverses de Demoiselle Suzon de Terson (1657-1685) ».

En fait je n’ai jamais rien lu de Castan au sujet des événements eux-mêmes. Je pense qu’ils ont en effet contribué à renforcer son idée du centralisme mais comme d’autres il a été surtout conduit à suivre.

Pour « marginaliser » 68 Sicre écrit : « La plupart des idées - politiques, sociales, culturelles, artistiques - qui ont comme surgi en 68 étaient là depuis longtemps, en France. Celles concernant le domaine le plus social étaient présentes dans les syndicats. Celles concernant particulièrement les mœurs, et la critique de la vie dite “moderne" étaient déjà à l'œuvre dans les pays nordiques de l'Europe, en Angleterre, en Allemagne, aux USA, au Canada (contestation de la "société de consommation" et du travail aliénant, de la famille, liberté sexuelle, féminisme, pacifisme, opposition à certaines guerres, architecture, urbanisme, écologie, culture pop et underground, beats des USA, Living Théâtre, émeutes des quartiers noirs, dériveurs d'Allemagne et de tous les pays nordiques, hippies californiens, provos d'Amsterdam, radios pirates de GB, courants intellectuels, Marcuse, Mac Luhan, Université de Berkeley, etc.). La France petite-bourgeoise était plutôt en "retard" sur ces derniers points. Et se nourrissait beaucoup beaucoup de l'extérieur. Et ne les vivra collectivement, à sa manière, que dans les années suivant 68 : ce qui fera croire aux naïfs qu'elles venaient de 68.»

En fait son texte marginalise l’originalité du 68 français : le mouvement social. Je ne suis pas de ceux qui veulent valoriser les occupations d’usines contre l’occupation de l’Odéon ou des facs, mais sans articuler les deux on perd le nord. Il se trouve que les occupations d’usine sont plutôt venues d’abord de la périphérie : Renault Billancourt est arrivé après Renault Flins qui est arrivé après Sud-Aviation à Nantes. Ce mouvement n’a été la mise en application d’aucun mot d’ordre central ! Ceci étant je suis d’accord avec Sicre pour que Mai 68 ne soit pas le nom générique qui englobe tout… vu que Juin sera l’alpha et l’oméga du bilan général ! Parce qu’en effet c’est l’autre aspect de 68 qui est propre à la France : les urnes contre les pavés !

Donc il écrit sur ce point : « 4) L'entrée des syndicats et de la population ouvrière, ainsi que celle de nombreux salariés modestes, dans la "contestation" (qui devient ainsi vite vecteur de revendications précises) change la donne. Les rêveries de liaison entre le "prolétariat" (qui n'a jamais vécu aussi à l'aise, qui ne connaît presque plus le chômage, qui veut mieux profiter des richesses produites mais aussi réduire les poches d'inégalité criantes qui subsistent nombreuses dans certains métiers ; qui, quand il rêve d'aventure, ne rêve pas comme le fils d'un cadre ou un journaliste) et la jeunesse étudiante favorisée (les étudiants issus de cette classe ouvrière sont peu nombreux, moins de 10%) vont vite s'effondrer, malgré quelques succès locaux ou partiels qui, à juste raison, pouvaient faire rêver. »

Sur ce point la question du provincialisme est contournée. Ce contournement me fait dire que si l'ordre venu d'en haut fut important en 68, l'ingéniosité venue d'en bas ne le fut pas moins suivant les secteurs. La révolte paysanne par exemple qui a dû affronter les refus des dirigeants de la FNSEA n'en a pas moins été réelle. Le problème que soulève Sicre me semble différent et renvoie à ce qui s'est passé pendant la Résistance : les inventions de la base étaient inconnues de la base la plus proche et par conséquent oubliées ensuite. Un Montalbanais ne savait pas ce que faisait un Agenais. Par sa critique du centralisme Sicre surévalue, en se basant sur les médias centralistes, l'inventivité de la réalité sociale. J-P Damaggio