Hélder_Câmara_(1974)

"Fils de João Câmara Filho et d'Adelaide Pessoa Câmara, Hélder Câmara est l'avant-dernier d'une famille de 13 enfants. Sa mère est institutrice et son père journaliste1. Ordonné prêtre le 15 août 1931 à Fortaleza, il est nommé coadjuteur du cardinal Jaime de Barros Câmara, archevêque de Rio de Janeiro, le 3 mars 1952 et consacré évêque par celui-ci le 20 avril suivant. Le 12 mars 1964, il est promu archevêque d'Olinda et de Recife, dans le Nordeste, une des régions les plus pauvres du Brésil. Il le restera jusqu'au 2 avril 1985, où atteint par la limite d'âge, il part à la retraite. En 1979, Jean-Paul II lui rend hommage lors de son voyage au Brésil mais nomme, en 1985, José Cardoso Sobrinho pour lui succéder, contre la volonté de Câmara qui envisageait son évêque auxiliaire Mgr José Lamartine ou son héritier spirituel Mgr Marcelo Pinto Carvalheira, qui deviendra archevêque de João Pessoa6. Le nouvel évêque, qui a fait l'essentiel de sa carrière à Rome, se charge de faire table rase de toute son action pastorale libérationniste, fermant notamment l'Institut de théologie de Récife et le séminaire régional de Nord-Est. (Wikipedia)

En 68 l’Amérique latine occupait les premières places dans l’actualité à un point que je n’imaginais pas, à relire mon cahier de coupures de presse. J’ai retenu ici l’article de Niedergang sur Don Helder Camara. Mais pour comprendre il suffit de rappeler que Le Monde, en plus de Niedergagng qui courait partout, avait des correspondants en Argentine (Elena de la Souchère ou Henry Janières), au Brésil (Irénée Guimaraes), au Mexique (Claude Kiejmann), Edouard Bailby était à la fois au Monde diplomatique et au Monde etc.

Tous les pays étaient là du petit Panama à la grande Argentine. En novembre 68 Bouteflika débarquait à La Havane pour une réconciliation. Depuis le coup d’Etat contre Ben Bella les liens entre Algérie et Cuba était au plus froid mais Saverio Tutino rappelle qu’il fallait passer l’éponge (« borron y cuenta nueva »). Régis Debr    ay commençait sa grève de la faim le 31 août 1968.

Au moment où les chars étrangers entrent en Tchécoslovaquie, Paul VI est en Colombie pour le Congrès eucharistique de Bogota qui sera suivi par Henri Fresquet. JPD

 

Avril 1968 Le Monde

Dom Helder Camara, évêque des favellas.

UNE VOIX QUI CLAMAIT DANS LE DÉSERT...

Par MARCEL NIEDERGANG

 La seule option : la violence ? Tel est le thème choisi par Mgr Helder Camara, archevêque de Recife, pour sa conférence sur invitations jeudi soir à 20 h. 30 à la Mutualité.

Mgr Helder Camara, connu en raison de ses prises de position courageuses en faveur des opprimés et des peuples du «tiers monde», est arrivé mardi en France venant de Rome où il a été reçu par le pape Paul VI. L'archevêque de Recife a pris la parole mercredi soir à Strasbourg, devant les étudiants de la faculté de théologie.

« Le monde, a-t-il dit, a besoin d'une révolution dans ses structures, et cela suppose nécessairement une révolution dans les mentalités. » Il a rappelé que des «changements rapides et profonds» sont nécessaires dans les relations entre le monde développé et les nations sous-développées où se manifeste la violence «parce que les puissants n'ont pas le courage d'abandonner leurs privilèges et les gouvernements celui d'appliquer des réformes de base».

 

« On m'a longtemps appelé Don Quichotte, on m'a traité de rêveur... » C'était l'année dernière à Recife où Don Helder Camara nous recevait simplement dans un bureau du palais épiscopal qu'il a quitté depuis. «Palais» était déjà un bien grand mot pour cette bâtisse aux pierres grises délavées par les vents humides du Nord-est brésilien. Don Helder, archevêque de Recife et Olinda, s'est maintenant installé dans deux pièces d'une modeste maison proche d'une église de la capitale du Pernambouc. « Un palais, dit-il, est trop pour un évêque.»

Frugalité et simplicité ne sont pas des mots vides de sens pour ce prêtre fragile et inspiré au visage menu et expressif. Vif, nerveux, passionné, convaincant, donnant à chaque minute l'impression de chercher un nouveau souffle, peut-être épuisé mais débordant d'enthousiasme, il avait en quelques phrases rappelé l'essentiel de son credo. «C'est une course de vitesse, un quitte ou double. Ou nous gagnons en soulevant toutes les bonnes volontés ou nous perdons tout et rien ne pourra être sauvé. J'espère que cette transformation pourra se faire par des moyens pacifiques. Je suis contre la violence. Mais je comprends la violence. Je respecte les hommes qui ont choisi la violence. Nous devons être conscients de nos erreurs et les erreurs de l'Eglise sont énormes. Longtemps l'Eglise a été une force aliénée et aliénante. C'est la vérité. La religion ne doit pas être l'opium du peuple, mais elle doit contribuer à la libération des hommes. Dès maintenant... »

 

Les bidonvilles de Recife

Pendant bien longtemps, en effet, Don Helder a été une voix qui clamait dans le désert, une silhouette mince et noire agitant les bras avec désespoir, conscient de la faiblesse de ses protestations et de l'ampleur des tâches à accomplir. Son équipe, quelques intimes, des étudiants résolus, était réduite. De l'autre côté de la rue s'étalait l'immensité des bidonvilles de Recife, amoncellement d'ignobles cahutes où subsistent des dizaines de milliers d'êtres humains... A Rio, lorsqu'il était auxiliaire, on l'avait surnommé «l'évêque des favellas». A Recife, déversoir et gare de triage du polygone de la sécheresse et de la faim, il a réclamé la «réforme agraire» et la «fin des exploitations». Ce rêveur a dérangé la somnolence confortable de la société du sucre et inquiété les militaires au pouvoir depuis 1964. «Il est plus facile, lui déclara un général, d'ouvrir les yeux des masses que d'entreprendre les réformes nécessaires. Et les éveillés sont plus dangereux que les dormeurs... Si vous poursuivez votre action, les pauvres vont se rendre compte de leur misère et ils déclencheront la révolution. C'est vous, Monseigneur, qui l'aurez provoquée...» Il répondit ce qu'il a répété à Rome lundi dernier : « De toute façon il y aura prise de conscience des masses. Les yeux des masses s'ouvriront avec nous, sans nous ou contre nous...»

De 1964 à 1967, pendant le gouvernement du maréchal Castelo Branco son extrême liberté de langage lui a valu de sérieux ennuis. En une occasion au moins l'intervention directe du chef de l'Etat l'a tiré d'une situation désagréable. Il a accueilli le gouvernement du maréchal Costa e Silva, en mars 1967, avec un optimisme prudent et raisonné. «Si le nouveau gouvernement, nous disait-il, manifeste réellement des signes de bonne volonté démocratique nous devons l'encourager...» Un an après, Don Helder n'a pas changé, il continue de stigmatiser l'égoïsme des classes possédantes. «Malheur à ceux qui ne sauraient pas renoncer aux bagues et aux bijoux superflus, car ils courront le risque de perdre demain leurs doigts, leurs mains et même leurs bras... » Mais aujourd'hui ce solitaire n'est plus seul, son équipe a grandi, sa voix résonne aux quatre coins de la Fédération brésilienne et non plus seulement aux frontières arides du nord-est.

La première crise sérieuse entre l'Eglise et l'Etat, provoquée par l'affaire du diacre français Guy Thibault à la fin de 1967, a révélé aux dirigeants brésiliens stupéfaits un clergé touché par l'inquiétude. Accusé par l'armée d'être un «élément subversif» pour avoir protégé le diacre français, Mgr Waldir Calheiros, évêque de Volta Redonda a répliqué en dénonçant dans la presse les «sept péchés capitaux du Brésil», parmi lesquels «le chômage, la faim et les castes sociales». Par milliers des messages d'approbation ont afflué des séminaires, des paroisses et des associations catholiques... Quinze prélats réunis autour de Don Helder affirmaient dans une résolution. « Dieu continue d'être insulté ici par le traitement infligé à ses créatures... » En même temps, à Sao-Paulo, le supérieur des dominicains, le Père Francisco de Aranzo, connu au Brésil sous le nom de «Fray Chico», accusait publiquement le gouvernement de «malhonnêteté» et l'évêque de Santo-Andre, Mgr Jorge Marcos de Oliveira, déclarait à la télévision : « La révolution armée peut être licite quand règne l'oppression et que sont pratiqués des salaires de famine...»

Alors que Mgr Antonio Batista Fragoso, évêque de Crateus, célébrait une messe pour l'âme de «Che Guevara, notre frère disparu tragiquement en Bolivie », plus de deux cents évêques brésiliens (sur deux cent quarante-huit) écoutaient, à la conférence d'Aparecida de Norte, Don Helder Camara insister sur la nécessité «d'aider le progrès humain». Et à la veille de la conférence de New-Delhi sur le commerce international, l'archevêque de Recife lançait un appel au gouvernement de Brasilia, lui demandant de prendre une attitude ferme «dans la question cruciale de la révision des rapports entre les pays du «tiers monde» et les puissances industrialisées». «II est faux, écrivait-il, de penser que toucher aux structures actuelles est synonyme de subversion et de communisine... » Ces prises de position, maintenant fréquentes, ne vont certes pas sans susciter des murmures apeurés dans certains groupes de la hiérarchie brésilienne, mais sur les dix-huit évêques ayant signé le manifeste au «tiers monde» huit, dont Mgr Helder Camara, étaient brésiliens. Parlant du R. P. Camilo Torres, ce prêtre colombien tué aux côtés des guérilleros du Santander en février 1966, Mgr Brandao Vilela, un autre évêque brésilien qui est président du conseil épiscopal latino-américain, a déclaré : «Même s'il s'était trompé sur la voie à suivre, son inspiration était chrétienne... »

 

Un exemple contagieux

Il n'y a guère de doute. L'Eglise brésilienne a pris la tête de ce renouveau spectaculaire en Amérique latine. Son exemple est contagieux. En Uruguay, Mgr Parteli, nouvel administrateur apostolique de l'archi-diocèse de Montevideo, rappelle les interventions du cardinal Lercaro au concile «insistant pour que l'Eglise soit pauvre, pour qu'elle renonce à son faste, et jusqu'aux prestiges de son passé, pour souligner en revanche sa fonction fondamentale de service... » Il n'est pas inutile de rappeler le rôle important joué par une partie importante du clergé chilien dans la victoire de la démocratie chrétienne à Santiago en 1964, et d'évoquer la mémoire d'un autre avocat de la réforme agraire, Mgr Larrain, évêque de Talca. Même en Argentine, où la démission «forcée» de Mgr Jeronimo Podesta, évêque d'Avellaneda, a prouvé que le grand pays de La Plata tenait, dans ce domaine aussi, à conserver un poste d'arrière-garde, trois cents prêtres ont décidé, en janvier dernier, d'approuver le « Manifeste des évêques au «tiers monde», qui déclare notamment : «C'est une guerre subversive que l'argent depuis longtemps mène à travers le monde, massacrant des peuples entiers. Il est temps que les peuples pauvres, soutenus et guidés par leurs gouvernements légitimes, défendent efficacement leur droit à la vie… »

Au Mexique, une lettre signée par quatre-vingts archevêques et évêques a rompu en mars dernier un long silence en affirmant que «le fossé s'élargit entre les riches et les pauvres». «Des transformations audacieuses et profondément novatrices destinées à assurer l'équilibre économique et social doivent être apportées d'urgence aux structures actuelles», déclare cette lettre, qui dénonce dans le pays «un phénomène de colonialisme interne», car «plus de la moitié de la population rurale et une partie considérable de la population urbaine constituent une population marginale dont les besoins essentiels ne sont pas satisfaits... »

 

A Lima, au Pérou, une cinquantaine de jeunes prêtres ont fait scandale en publiant à la fin mars un manifeste dénonçant «la situation chronique d'injustice, de régression, d'oppression et d'immobilisme » et accusant la classe dirigeante péruvienne de «malhonnêteté». Décidant de «rompre un silence qui leur apparaît désormais intolérable », ils affirment souhaiter « une transformation révolutionnaire des structures, car 24000 Péruviens disposent de 44 % du revenu national, alors que 11976000 d’habitants se répartissent les 56 % qui restent ». Ils déclarent encore qu'au nom «d'une collaboration mal comprise avec l'étranger on est en train de livrer le patrimoine national péruvien aux grands trusts impérialistes». «Le travailleur est l'objet d'un traitement inhumain et le système bourgeois en vigueur est l'une des causes qui empêchent le développement (…).

 

Une « théologie de la violence»

A Saint-Domingue, plusieurs évêques ont réclamé «la justice pour les paysans afin qu'ils puissent sortir de la misère où se trouvent beaucoup d'entre eux ». Et Mgr Flores Santana, évêque de La Vega, bourgade natale de l'ancien président Juan Bosch, a dénoncé publiquement les exactions d'un grand propriétaire terrien et donné ordre «aux curés de son diocèse de ne pas admettre comme parrains ou témoins aux sacrements celui qui commet des injustices et les militaires qui l'appuient... »

En Bolivie, des évêques et des prêtres réunis à Cochabamba en février ont dénoncé «l'ampleur alarmante prise par le chômage, les licenciements dans les mines, le manque de liberté politique des citoyens, l'exode permanent des Boliviens vers les pays voisins, l'insuffisance des salaires, la non-intégration à la société de larges secteurs de la classe paysanne, les conditions infrahumaines de nombreuses familles... »

L'Eglise d'Amérique latine a été si longtemps associée sans scrupules et sans remords au pouvoir, quel qu'il soit, elle a si parfaitement collaboré et participé au statu quo économique et social que de telles prises de position s'accompagnent nécessairement d'étonnements, de mises en garde et de contradictions. Ce renouveau, qui n'est pas sans rappeler et sans évoquer l’église espagnole (…).