Je reprends aujourd'hui cet article de l'Humanité de mars 2006 pour indiquer qu'au Mexique la société civile est fortement organisée et toute la question du nouveau président est de savoir comment il va organiser son pouvoir et ses relations avec ceux qui luttent. Des syndicalistes vont-ils accéder à son gouvernement par exemple ? A suivre. JPD

Mexique Huma (1)

LES PAYSANS MEXICAINS MOBILISÉS CONTRE LA CONFISCATION DE L'EAU

Jeudi, 16 Mars, 2006

Des milliers d'agriculteurs dénoncent un projet de méga-barrage dans l'État du Guerrero qui les priverait d'emploi et même de toute source de vie. ( correspondance particulière).

 Les mots des paysans en lutte contre le méga-barrage de la Parota dans l'État du Guerrero résonnent particulièrement à l'ouverture du IVe Forum mondial de l'eau : « L'eau de notre fleuve Papagayo n'est pas une marchandise en vente : c'est un bien commun qui appartient à la population de la zone et nous allons la défendre comme telle. (...) Nous sommes prêts à affronter la répression d'abord, avec un haut niveau de conscience, ensuite avec nos machettes, et enfin avec une alliance nationale et internationale. Vous ne privatiserez pas l'eau. »

En tête du cortège d'ouverture du Forum alternatif de l'eau, les paysans qui luttent depuis près de trois ans contre l'inondation de 17 000 hectares de terres cultivées et de forêts embarrassent grandement le gouvernement mexicain. À l'heure de faire bonne figure devant le monde entier, il est difficile pour les autorités de justifier un conflit sur l'eau qui a déjà fait trois morts (tous paysans) et entraîné de nombreuses violations des droits de l'homme, intimidations, emprisonnements abusifs, tortures, etc. Ces délits sont aujourd'hui bien documentés tant par un réseau d'organisations nationales qu'internationales, dont Amnesty international et International Rivers Network (IRN).

Même la Banque mondiale pourrait récriminer contre le Mexique et conditionner son aide. L'organisme financier avait contraint un temps la Commission fédérale de l'électricité (CFE, entreprise publique) à planifier ses futurs barrages en suivant une série de recommandations de la Commission mondiale des barrages : la participation des habitants, une compensation digne, un accès à l'information, etc. « L'imposition du barrage de la Parota est un retour en arrière effarant pour la CFE », explique l'anthropologue Scott Robinson, qui a travaillé aux côtés de la Banque mondiale sur ces questions dans les années quatre-vingt-dix.

Dans toutes les assemblées générales réalisées hors des villages, la police amplement déployée a empêché les paysans concernés d'entrer. Non informés, non consultés, les habitants apprennent aujourd'hui dans la presse que « la CFE lance prochainement un appel d'offres pour la construction du barrage ». Sur les 25 000 paysans concernés, seuls 3 000 ont une vague idée de leur sort : « Nous serons relogés mais nous ne savons pas où... »

Sur le fleuve Papagayo, à une heure du Pacifique et de la station touristique d'Acapulco, les paysans se battent pour ne pas perdre leurs terres, leur travail, en fait leur droit de rester paysan. « Le gouvernement nous fait comprendre que les paysans sont dépassés, et que nous devons donner nos terres pour être un peu utiles à la nation. D'après eux, nous sommes des ignorants et nous ne comprenons toujours rien au progrès », dit Julian Blanco, affilié au CECOP (Conseil des ejidos et communautés opposés à la Parota). Sauf qu'ici, dans un des États les plus pauvres du Mexique, plus personne ne croit au progrès libéral du président Fox. Tout le monde sait qu'abandonner la terre, vendre pour aller en ville ou pour passer la frontière américaine au nord est un pari risqué. « Au Mexique, les paysans sont pauvres mais ont à manger. En ville, même l'eau est payante », dit un jeune du CECOP. Sur cette côte Pacifique, la nature a toujours été généreuse et les cocotiers, citronniers et manguiers regorgent de fruits à la saison des pluies.

Les champs sont installés le long du Papagayo, et tous les paysans savent qu'avec le barrage ils n'auront plus le droit de toucher à l'eau, « même pas pour les animaux », ajoute l'un d'eux. Voilà pourquoi ils s'opposent à cette gigantesque inondation : les hommes, les femmes, les anciens et les jeunes, tous gardent jour et nuit depuis près de trois ans six barrages routiers pour empêcher tout accès à la zone. La Parota a ainsi pris du retard tandis que les paysans en apprenaient un peu plus sur les barrages. Les membres du CECOP ont rencontré des déplacés d'autres barrages au Mexique, mais aussi au Salvador et au Guatemala. Dans ce dernier pays, ils ont participé à un forum fin 2005 aux côtés des survivants des 400 Mayas Achi assassinés pour la construction du barrage Chixoy en 1985.

Ils connaissent les dégâts écologiques des barrages et n'ignorent plus que le côté gauche de la Parota devrait reposer sur la faille sismique la plus dangereuse du Mexique, entre les plaques océanique Coco et continentale nord-américaine. Selon l'étude d'impact réalisée par l'UNAM (université de Mexico), «le poids du barrage augmentera ce risque sismique» et les géologues annoncent dans le même temps que le prochain grand séisme au Mexique aura lieu dans le Guerrero. Le barrage contribuera au «stress hydrique» que vivra le Guerrero (estimé à partir de 2020, selon les pronostics) en altérant les principaux fleuves qui assurent la recharge des nappes phréatiques. Les paysans répètent que la Parota détruira irrémédiablement une zone importante de selva baja et mediana caducifolia et une biodiversité endémique et unique du fleuve Papagayo.

Au Forum alternatif de l'eau, les paysans veulent rappeler que leur combat concerne des enjeux mondiaux et vitaux, ceux-là mêmes que doivent aborder organisations et spécialistes internationaux au forum de Mexico... Anne Vigna