Je découvre aujourd’hui sur La Jornada ce long article de Paco Ignacio Taïbo II qui donne son point de vue sur la campagne et la victoire d’AMLO.

Il rappelle d’abord comment il a été sous le coup d’une campagne de presse odieuse pour, à travers lui, frapper AMLO. Rien de nouveau sous le soleil du mensonge dominant.

La victoire électorale a fait taire aussitôt cette campagne, les mêmes préférant changer de tactique pour affronter AMLO par la « douceur ».

Avec Paco Ignacio Taïbo II je me réjouis de cette victoire, contestée sur sa gauche par ceux qui font observer qu’AMLO n’a pas l’intention d’installer le socialisme mais, et l’écrivain le précise, toute la question est de savoir de quelle nature va être la mobilisation populaire. J-P Damaggio

P.S. Il était en Italie pour présenter le livre qui évoque des émigrés italiens arrivant au Mexique du temps de Porfirio Diaz.

Paco Ignacio Taïbo II et AMLO

La Jornada, 27 juillet 2018

Toute histoire est personnelle

Je me demande si cela vaut la peine de raconter ces histoires. Peut-être que c'est un exercice conçu pour ne pas avoir à raconter la même chose à des collègues qui me harcèlent avec des questions, et peut-être qu’à travers ces mots je remercie les milliers de lettres d’appui et de solidarité.

Apparemment, tout a commencé avec ma réponse aux déclarations d'Alfonso Romo [homme d’affaire] selon lesquelles la réforme de l'énergie ne serait pas repoussée si Andrés Manuel López Obrador

gagnait. Ou comme le disait l'experte sur les questions pétrolières, Maria Fernanda: "D'Alfonso Romo aux investisseurs : respirez tranquillement.

Le président élu virtuel n'utilisera pas sa majorité au Congrès pour renverser la réforme historique qui a permis le retour des compagnies pétrolières étrangères dans l'industrie." Selon Romo lui-même: "Ce sera un paradis pour les investisseurs étrangers".

Ma réponse était de me demander au nom de qui Romo parlait, parce que dans les congrès nationaux et les conseils de Morena il était devenu clair qu'il n'y avait pas de négociation avec les réformes néolibérales.

Peut-être le ton employé n'était pas adéquat, parce que j'ai toujours été incapable de vivre dans le cadre de l'éducation formelle, mais il était crucial de déterminer la position de millions de Mexicains qui voyaient dans les réformes, une offensive étatique empoisonnée. L'affaire a été une affaire de grande diffusion médiatique, qui a tenté de confronter López Obrador avec les deux positions. Andrés est sorti du piège en rappelant la pluralité de Morena.

Les opérateurs noirs du réseau ont vu qu'il pouvait y avoir une faille et sans beaucoup de travail, ils en ont trouvé une.

Un an auparavant ou quelque chose comme ça, en discutant lors d'une table ronde sur «Cardenismo et l'interaction entre le caudillo et les bases sociales», j'avais dit que la pression sociale était indispensable, que nous nous imaginions - et que sur ce point nous devions faire un exercice d'imagination puissant - qu'un jour après son arrivée à Los Pinos, les magnats de l'industrie pèseraient sur López Obrador pour qu’il adoucisse ses propositions en menaçant d’installer leurs affaires au Costa Rica, et que la seule option possible est que, cette même nuit, des millions des Mexicains marchent vers le palais en disant que, s'ils agissent ainsi :expropriation !

Les légions noires de campagne sale écrivirent sur le réseau que dans mon message je proposais l'expropriation généralisée dans le pays et, une fois de plus, les journaux se firent l’écho de cette version, tirée par les cheveux. Les grands capitalistes allaient-ils proposer un chantage en emmenant leurs industries au Costa Rica? Est-ce que je crois à la nécessité d'expropriations dans l'abstrait ? Ce que je crois, est inscrit dans la Constitution et défini comme le droit d'exproprier la propriété privée pour des raisons d'«utilité publique». Est-ce que ce cas exceptionnel se présenterait, et s’il se présentait, la nation serait-elle endroit d'utiliser cette close extrême ?

Aux opérateurs vendus, se sont ajoutés des dizaines de chroniqueurs, beaucoup d'entre eux connus pour recueillir des fonds noirs de l'appareil d'Etat, d'autres les ont simplement rejoints et je veux croire en la bonté de leurs actions hallucinées et de paranoïaques réactionnaires.

Je ne me sentais pas particulièrement touché par la campagne, qui avait parfois des moments particulièrement drôle, comme dire que mes parents ont été des exilés espagnols communistes de qui j’ai hérité mon délire radical (une chose fausse: mes ancêtres étaient socialistes et anarcho-syndicalistes). La colère des ennemis me produit un peu de fierté insensée ; j'étais en colère car, parfois, des voix à gauche validaient les versions reprises en titre, comme dans le cas persistant du journal Reforma ou la chaîne d'El Sol de Mexico (grâce eux des gens ont appris jusqu'à Irapuato que je voulais exproprier toutes les compagnies de la nation), sans citer le contexte et le moment où les déclarations avaient eu lieu.

A ce moment là, je suis parti pour une tournée en Italie prévue six mois plus tôt pour participer aux salons du livre de Pérouse et Turin et présenter la version italienne de El olor de las magnolias dans cinq autres villes de la péninsule. La campagne noire a été relancée en disant qu’elle n’existait pas, que je me cachais, et bien que Guillermo Arriaga, qui m'a accompagné en tournée pour présenter son livre, ait envoyé des photos, il n'y a eu aucun moyen pour s’expliquer et même lui s’est retrouvé sur le réseau.

Que la campagne devienne plus sale je n'en doutais pas, mais j'étais la seule amusante victime collatérale, et que les canons visaient López Obrador, c'était évident. L’étape suivante a été l'apparition sur les réseaux de ma déclaration, quand je présentais voici deux ans Patria, dans laquelle je commentais les intentions de Benito Juarez de refuser l'amnistie à Maximilien et qu’il finit par dire qu'il y avait encore beaucoup de terres libres sous la colline des Cloches pour les traîtres. Il a rappelé l'article 23 de la Constitution de 57 qui accordait la peine de mort aux personnes coupables de "trahison envers la patrie dans une guerre étrangère". Les architectes de la campagne noire en ont tiré des propos conduisant à beaucoup plus fou. Des chroniqueurs pas très sérieux aux adolescents conservateurs prétendirent que je proposais de les fusiller, vu la définition de «traîtres» qu’ils forgèrent.

Et elle ne s'arrêta pas là : peu de temps après, une photo de moi est apparu sur le réseau où je portais un T-shirt qui disait: « moins Paz, plus Revueltas1». Le rapporté (quelqu'un m'a dit que la photo avait émergé des opérateurs de cyber faisant campagne pour Partido Revolucionario Institucional) a puisé dans ma gloire récente de «mataburgueses» (tueur de bourgeois) et qui vomissait Andrés Manuel, dont la « vraie pensée » at-il dit, en essayant de jouer dans des bulletins du centre, était plus proche de ces allégations que de celles de Romo bien qu’elles soient masquées.

L'histoire est drôle: il y a trois ans, nous étions dans le Zocalo avec la Brigade Lire José Revueltas coordonnée par le Freedom Forum et à côté il y avait la brigade Octavio Paz et un fan m'a donné la chemise, que j’ai mise immédiatement. Au-delà de mes préférences littéraires, l'affaire devenait drôle.

Mais le fait le plus absurde de cette histoire bizarre ne s’était pas encore produit. Paloma et moi sommes allés à Acapulco pour participer à une réunion avec des militants et au rassemblement de clôture d'Andrés Manuel. Bien sûr, nous avions payé les frais de notre poche. Le lendemain matin, nous cherchions un endroit pour regarder le match de football, qui n'était pas diffusé en accès gratuit à la télévision, et nous sommes allés à La Concha [un bon restaurant d’Acapulco]. Pendant que je m'ennuyais avec le jeu et que je mangeais des huevos rancheros, un personnage méchant (plus tard identifié comme un panista) me filmait de loin. Ce n'était pas nouveau. La chose inhabituelle est qu'il est allé donner le film au réseau avec le message "petit-déjeuner de Paco Taibo dans un hôtel de luxe", et la chose la plus originale est qu'un journal national en a fait écho. N'avaient-ils rien de plus sérieux à signaler ? Je me suis amusé à penser qu’à la prochaine étape, je vais apparaître sur des photos, après traitement par photoshop, avec cravate et smoking. La victoire électorale écrasante de Morena, cette surprenante révolution électorale qui a eu lieu le premier juillet semble en avoir fini avec la campagne.

Personnellement, il y a une semaine, j'ai donné à Claudia Sheinbaum [la nouvelle maire de Mexico] le projet culturel de Mexico, sur lequel elle travaillait depuis huit mois avec une excellente équipe de collègues, ce qui nous a permis de rassembler plus de 1200 créateurs avec de longues enquêtes, débats et beaucoup d'imagination. La nomination de mon grand ami José Alfonso Suárez del Real au Secrétariat de la Culture de la capitale me semble un succès évident. Il fera sans doute beaucoup mieux que moi, qui suis impropre aux formalités politiquement correctes et formelles de la vie officielle. Il comptera sur ma pleine collaboration,1 mais en dehors de l'appareil, sans engagements formels, ni salaires, suivant la maxime de Vicente Riva Palacio : «le pays ont le sert, on ne s’en sert pas.».

Je réitère ma position de soutien absolu aux gouvernements d'Andrés Manuel et de Claudia Sheinbaum, mais un soutien critique de gauche; dans le large front d’Andrés créé pour gagner l'élection (pas seulement dans Morena) il manque les conservateurs qui se sont mis dans le placard, les crapauds et lèche-bottes (mandilones), accro à obséquiosité qui ne peuvent donner rien de bon aux gouvernements dont le mandat populaire est de réparer les injustices et de proposer le changement profond dans une société pleine de problèmes.

Avant de commencer à écrire cette note, j’ai mis sur mon bureau une photo de Ruben Jaramillo2, j'ai rassemblé une douzaine de romans que je n’avais pas eu le temps de lire et je me suis mis à la tête de nouveaux projets : «Brigade liberté de lecture». Je suis toujours un homme heureux et dans un pays beaucoup plus libre qu’il ne l’était il y a quelques mois.