Gainsbourg

"l'invité

Serge Gainsbourg

Ça paraît bizarre de parler de l'absence de Gainsbourg quand télé, radios, juxe-boxes et « parties » balancent « Vieille canaille » jusqu'à plus soif. Son dernier disque, Aux armes et caetera, enregistré avec des musiciens de reggae de la Jamaïque — dont les filles de Bob Marley — atteint aujourd'hui la vente de 350.000 exemplaires (30.000 disques vendus en deux jours), le meilleur chiffre actuel avec Supertramp. Certains ont parlé d'opportunisme quand l'auteur de Je t'aime moi non plus, censuré par le Vatican, s'est adonné au reggae au moment où celui-ci faisait recette. C'est mal connaître Gainsbourg, qui ne s'intéresse à un son que dans la mesure où il lui sert. Comme la musique pop des années soixante, qui l'a amené à faire Melody Nelson avec des musiciens anglais, le reggae est pour Gainsbourg une dynamique, et la rencontre avec les musiciens rastas de Kingston (Jamaïque) fut tellement satisfaisante pour les deux parties qu'ils ont décidé de porter ça sur la scène du Palace, où Gainsbourg s'est en quelque sorte « essayé » récemment avec le groupe punk français Bijou.

«Avec eux, je me suis senti en con-tact. Les choses évoluent dans le show-business : avant, sur scène, il y avait un micro et un piano souvent désaccordé, et contre vents et marées, il fallait chanter avec ça. C'était vraiment très dur pour moi. Et puis les gueules de l'époque, c'étaient de beaux garçons, qui faisaient de la chanson de charme. Après, tout a changé : les rockers sont venus avec leur sale gueule, et même, souvent, ils en rajoutaient. Aujourd'hui, je me sens exister pour les jeunes, pour des groupes comme Bijou, même si le punk, par ailleurs, ne peut me satisfaire dans la mesure où il n'est qu'une resucée du dadaïsme. »

La prochaine « dynamique » musicale, Gainsbourg ne la connaît pas encore, mais comme il n'aime pas tourner en rond parce que ça le rend dépressif, il envisage son prochain enregistrement avec un groupe anglais célèbre ou le Philharmonique de Londres, carrément. Mais pour l'instant, trop de projets en cours

« Cette année, on pourrait l'appeler pour moi « formule I » : on ne se tue pas, on ne fait que casser les voitures. Trois disques d'or, bientôt quatre, le Palace, un film avec Claude Berri qui me propose enfin un rôle intelligent, la sortie prochaine chez Gallimard de Evguenie Sokolov, un roman que j'ai mis six ans à écrire, et mon film à tourner avec Jane Birkin, Black-out. »

J'ai laissé Gainsbourg content mais un peu fatigué dans son salon noir de la rue de Verneuil : au-dessus de nous, le plafond s'effondrait doucement depuis des heures.

« C'est la Chute de la Maison Usher », dit-il avec son sourire étrange. (Le Palace, Faubourg-Montmartre. 22 au 30 décembre.)

Recueilli par Candida FOTI"