Extraits du livre : Les dernières années de la Louisiane française : le chevalier de Kerlérec, d'Abbadie, Aubry, Laussat... / Bon Marc de Villiers Du Terrage - 1905

LA LOUISIANE AMÉRICAINE

Le premier soin de Claiborn[1], fut d'occuper, avec les quatre compagnies qu'il avait amenées avec lui, la Nouvelle-Orléans, le fort du bayou Saint-Jean, les Atakapas et les Natchinotchez, et d'envoyer des commandants américains dans les différentes agglomérations de la Basse-Louisiane.

La nouvelle municipalité fut maintenue, et, comme il n'y avait point de cours de justice à la Nouvelle-Orléans, le nouveau gouverneur s'empressa de constituer un tribunal de sept juges[2].

Le 12 janvier, le commandant espagnol Minor remit Concorde aux Américains. Le capitaine Amos Stoddart fut délégué à la fois par Laussat et par Claiborn pour aller prendre possession de Saint-Louis et de Sainte-Geneviève, mais cette occupation n'eut lieu qu'au printemps, le 9 mars 1804. Ce jour-là Dehault de Lassus remit Saint-Louis à la France. Stoddart reçut la province et la transmit le lendemain aux Etats-Unis.

Dès la fin du mois de décembre précédent, Salcedo et la plus grande partie des troupes espagnoles s'étaient embarqués pour la Havane, tandis que Casa Calvo se rendait à Bâton-Rouge.

Le 28, cent officiers et soldats du corps des volontaires de la Louisiane adressèrent à Salcedo un dernier hommage; le lendemain, Clark, à la tête des volontaires américains, vint rendre les mêmes devoirs à Laussat. On voit qu'une grande confusion de races régnait alors à la Nouvelle-Orléans et que la domination espagnole n'était pas aussi détestée que plus d'un écrivain l'ont prétendu.

Après la remise de la colonie aux Américains, Laussat resta encore quatre mois à la Nouvelle-Orléans pour terminer les inventaires[3] (1), régler différents comptes et servir au gouvernement français d'agent officieux. Tout ce qui appartenait à la France fut vendu du 23 février au 9 mai[4] (2). Quelques jours avant son départ, l'ancien préfet envoya au Ministre une fort curieuse lettre sur les sentiments des habitants. On va voir que son enthousiasme pour les Américains avait considérablement diminué.

 Nouvelle-Orléans, 18 germinal an 12 (8 avril 1804).

CITOYEN MINISTRE,

« Après avoir fait de mon mieux pour justifier pendant le tems que j'ai passé ici la confiance du Premier Consul et y représenter dignement la République, je suis enfin à la veille d'en partir.

Le gouvernement me reprocherait, ce me semble, à juste titre, de ne pas lui avoir auparavant fait connaître dans quelle position j'y laisse les choses et les esprits.

Le Louisianais, comme j'en ai déjà informé Votre Excellence, se vit à regret rejeté une seconde fois du sein de son ancienne Mère-Patrie, il interpréta et commenta en général, au premier moment, la cession avec beaucoup d'amertume, les Espagnols l'y invitaient sourdement par dépit de la prédilection que ce Pays avoit toujours conservé pour la France, non moins que par une haine nationale dans laquelle les menées et les exemples très signalés d'un de leurs chefs étoient tout à fait propres à les nourrir et à les enflammer. Le penchant et les vues des Espagnols étaient d'ailleurs merveilleusement servies par l'antipathie naturelle des Louisianais pour les Américains.

Néanmoins, aux approches du changement de dénomination, partie amour de la nouveauté, partie espoir des avantages dont on leur dépeignoit la brillante perspective, peut-être aussi résignation forcée au sort qu'il ne dépendoit pas d'eux d'éviter, ils étoient assez disposés à se laisser aller sous le gouvernement des Etats-Unis.

Mais à peine ses agens eurent-ils pris les rênes, qu'ils firent école sur école et faute sur faute. J'en épargnerai à Votre Excellence les détails inutiles.

En deux mots, introduction brusque de la langue anglaise, que presque personne n'entend, dans l'exercice journalier de l'autorité et dans les actes les plus importants de la vie, rixes et tumultes pour savoir lesquelles l'emporteraient aux bals publics des contredanses anglaises ou des contredanses françaises, invasion des bayonnettes dans la salle de danse, désertion et clôture des bals, participation active du général et du gouverneur américain à ces querelles, démarches inconséquentes qui s'en suivent. »

 Laussat, dans ses Mémoires, raconte longuement les incidents auxquels il fait ici allusion.

Le 9 janvier, un chirurgien de l'armée américaine voulut arrêter les musiciens pendant qu'ils jouaient une contredanse française, un tumulte s'en suivit; Claiborn ne savait trop que faire quand Clark intervint, et la soirée se termina assez paisiblement.

Il n'en fut pas de même le 24 les esprits étaient échauffés à la suite d'un article du Télégraphe, dont personne du reste ne voulut se reconnaître l'auteur, qui disait que le jour de la prise de possession par les Américains, la joie avait été générale quand le drapeau français avait été abaissé. (Laussat l'attribue à Clark parce qu'il avait été apporté par son associé Relph.)

Malgré un arrêté de Claiborn qui avait réglé ainsi l'ordre des danses deux tours de contredanse française, un tour de contredanse anglaise par compagnies de douze figures et un tour de valse, des protestations puis une émeute s'élevèrent dans la salle de bal « Quand le bal s'ouvrit, dit le préfet, les esprits étaient généralement dans de mauvaises dispositions, coups, arrivée de la garde, arrestations, rien ne manqua à la fête. Le marquis de Casa Calvo, jouait et riait sous cape.

Il a fait servir du gombo à deux ou trois femmes qui se sont réfugiées de son côté et a continué malignement sa partie.

« Les femmes se sont absentées dès le commencement de la querelle. Douze à quinze françaises seulement étaient restées, il n'y avait, d'ailleurs, que des hommes. Le général Wilkinson entonna Hail Colunabia, avec accompagnement de la musique de son état-major, puis God save the King, puis des huzza; les Français, de leur côté, chantèrent L'enfans de la Patrie, puis Peuple Française, peuple de frères, puis des Vive la République; c'était un tapage infernal.

Après cette scène de cabaret, Claiborn et Wilkinson, escortés des Américains et de la musique, sont rentrés chez eux.

« Gauthier et Lebalch, officiers de santé, ont, le lendemain, pour la forme, été cités devant la Cour des Juges et renvoyés absous. Clark qui leur servait d'interprète, est généralement regardé comme l'auteur de ces désordres. (Clark disait que «tant qu'on n'aurait point pendu deux ou trois Français, on ne régnerait pas sur ce pays. ») La principale faute est aux chefs américains. Claiborn répétait « Pour mettre ces gens-là à la raison, il faudra braquer les canons et renverser les murs de cette ville de fond en comble. Saint-Abit a provoqué[5] en vain et hautement ceux qui l'ont fait assaillir ; nul ne s'est montré. Treilh a malmené Davis, qui s'en est tiré par d'humbles excuses. Enfin, les Américains notables et bien pensants ont cru que le mieux était d'engager les Français à un banquet de réconciliation les Français se sont fait beaucoup prier, et ont heureusement fini par accepter. Ainsi doit se terminer cette guerre d'amour-propre. »

 Revenons maintenant à la suite de la lettre de Laussat :

« Partialité révoltante dans l'accès et dans les jugements en faveur des natifs Américains ou Anglais; substitution affectée de majorités américaines aux majorités créoles, dans les corps administratifs et judiciaire, mélange arbitraire d'anciens usages, sous prétexte qu'il n'y a encore rien d'innové dans les formes de gouverner et de nouveaux, sous le prétexte qu'on a changé de domination, propos indiscrets, précautions injurieuses, mauvais entourage, orgies scandaleuses, manières sauvages, choix réprouvés, que vous dirai-je, citoyen Ministre? Il n'était guère possible que le gouvernement des Etats-Unis débutât plus mal et qu'il envoyât deux hommes (MM. Claiborn (1), gouverneur et Wilkinson, général) (2), moins propres à leur concilier les cœurs, le premier avec des qualités privées estimables a peu de moyens, beaucoup de gaucherie et est extrêmement au-dessous de sa place, le second déjà connu ici de longue main sous de vilains rapports est un brise raison, à boutades, souvent ivre, qui a commis cent impertinentes inconséquences ni l'un ni l'autre ne comprend un mot de français ou d'espagnol, ils ont choqué à tout propos sans nul ménagement les habitudes, les préjugés, le caractère des gens du pays. Les gazettes de Philadelphie ont publié ces jours-ci par je ne sais quelle méprise, une dépêche confidentielle du gouverneur Claiborn au président Jefferson, où il traite les Louisianais d'ignorans et, à cela près, bons enfans, avec qui on peut tout oser, mais incapables de sentir les avantages des lois américaines, d'en jouir par eux-mêmes et de se conduire.



[1] William C. C. Claiborn, ou Clairborne, était né en Virginie. Juge suprême du Tennessee, cet État l'envoya au Congrès. Son vote décida de l'élection de Jefferson après trente-trois scrutins de ballottage; ce président le nomma gouverneur des Natchez en 1801. Quand la Louisiane eut été érigée en Etat, en 1812, il fut élu gouverneur, ce qui prouva que ses concitoyens l'avaient jugé digne de se trouver à leur tête. Nommé sénateur en 1817, il mourut la même année.

[2] La coutume de Paris fut suivie en Louisiane jusqu'en 1812.

[3] 1. Le montant s'en éleva à la somme de 1,080,000 piastres (5,500,000 francs).

 [4] 2. Les Américains refusèrent d'acheter l'artillerie et les munitions que nous avaient laissés les Espagnols. La poudre apportée par l'Arma, fut vendue le 10 janvier.

[5] Le 14 janvier, Micajah Lewis, beau-frère et secrétaire de Claiborn fut tué dans un duel provoqué par une discussion politique. Plus tard, Claiborn fut lui-même sérieusement blessé par Daniel Clark qui l'avait calomnié.