Avant-hier la télé a proposé un reportage sur la création de Starmania. Plus que je l’imaginais il s’agit d’une création fusionnelle entre deux mondes, entre deux pays, entre deux hommes qui n’avait rien pour s’entendre.

Par là l’œuvre témoigne plus que toute autre de l’originalité des années 70. Je ne dis pas que chaque décennie est originale mais depuis des lustres la planète est traversée par des tendances globales. Quand Cristoforo Colombo a voulu traverser l’Atlantique il s’est adressé naturellement aux autorités du Portugal qui avaient les plus grands navigateurs mais elles n’ont pas pris au sérieux le petit génois qui a dû chercher d’autres sponsors. C’était alors, plus qu’une décennie, peut-être le siècle des grands navigateurs.

Les années 70 furent celles de l’émancipation. On ne le savait pas alors, car l’émancipation se veut optimiste. Ce sont les décennies suivantes qui, en jetant sur l’émancipation une douche froide, vont faire ressortir le caractère d’une époque qui va peut-être des années 60 aux années 80.

Starmania était un projet fou, impossible, et à suivre les avancées du rêve on a comme l’impression qu’une bonne fée veillait mais la bonne fée n’existait que parce qu’en toile de fond le désir d’émancipation était puissant. Pourquoi est-il né puis est-il mort ? Là n’est pas aujourd’hui mon propos n’ayant comme seul souci de dire un constat.

Starmania est un opéra rock, une œuvre musicale et les deux hommes qui portent le bébé n’avaient rien pour s’entendre car ils venaient de mondes totalement différents.

Le reportage fait ressortir comment le Français Michel Berger (né en 1947) et le Québécois Luc Plamondon (né en 1942) vont s’allier pour inventer, pour tenir à leur invention, pour unir autour d’eux les forces nécessaires venues des deux bords de l’Atlantique comme si ce face à face, après des années de gestation (bien plus que 9 mois ou 9 ans), devenait inévitable.

Il est des cas où la France a servi de tremplin à des artistes québécois et d’autres plus rares où le Québec a servi de tremplin à des artistes français mais avec Starmania nous avons des artistes qui n’avaient aucun besoin d’un tremplin et qui vont s’unir comme des frères. Luc le dira à la mort de Michel, c’était comme un frère, et il ne s’agissait pas seulement des deux hommes, mais c'était comme si le Québec et la France devenaient frères, comme si les Amériques et l’Europe pouvaient enfin s’inventer en commun.

J’élargis des hommes au continent car le succès de Starmania a élargi à la planète la communion née entre les deux initiateurs.

De quelle émancipation s’agit-il ?

D’une génération surgie des horreurs sans nom de la seconde guerre mondiale qui voulait croire que l’humanité pouvait relever la tête.

Starmania est donc un enfant de la dite «Révolution tranquille» du Québec et du Mai 68 français. Je dis la dite révolution tranquille car on a l’image d’un Mai 68 français violent et d’une mutation paisible du Québec alors que Mai 68 et ses suites ont été très peu violents, alors que les événements du Québec, comme de l’Allemagne ou de l’Italie ont débouché sur une forte violence d’extrême-gauche.

Dans le reportage apparaît brièvement le Québécois Claude Dubois. Lui comme d’autres seront dans l’aventure collective de Starmania et trouveront leur propre chemin personnel.

L’émancipation des années 70 est là pour allier à la fois l’action collective et la quête personnelle. Par l’action collective l’individu s’épanouissait et par son épanouissement il alimentait l’action collective. Finalement l’un des termes l’a emporté et après les années 70 viendront les années 80, celles de l’égoïsme tous azimuts laissant à la génération 70 un goût amer.

Par la coïncidence d’un sigle on passe du PC au PC, du Parti communiste (dans sa généralité qu’il soit stalinien ou anti stalinien), au Personnal Computeur qui va donner à l’individu une nouvelle force de frappe personnelle. D’un coté la silicon valley comme œuvre collective (communautaire au sens positif) et de l’autre Reagan comme œuvre personnelle et impériale.

Starmania est un phare qui va ensuite traverser les époques et les géographies, qui va évoluer avec son temps et la conclusion du reportage forçait un peu le trait sur le destin de l’œuvre, cherchant à y voir la description d’un monde qui est advenu, et qui a donc tué la capacité à créer Starmania.

On peut me dire que j’exagère puisqu’à travers l’histoire de Luc Plamondon on abouti en 1998 à la création de cette autre comédie musicale Notre-Dame de Paris qui annonce les années 2000.

Il serait fabuleux de suivre comment on passe de Starmania à Notre-Dame de Paris et donc de cette union Michel-Luc à celle entre Luc et ce natif de Saïgon fils d’une Français et d’un Italien, Richard Cocciante. C’est encore une œuvre générationnelle puisque Richard est né en 1946 mais cette fois il a fallu que le grand Victor Hugo serve de béquille.

Je laisse à d’autres le soin de se pencher sur cette mutation (qui en guise d'action collective a produit sur la planète le retour du religieux assumé ou pas) pour mieux percevoir la nature des années 90 ouvrant sur celles du nouveau millénaire. JP Damaggio