En Mai 68, un slogan parfaitement bien scandé a fait fureur (2-3-4-2): «Ce n’est - qu’un début, - continuons le - combat». Une façon d’annoncer que Mai 68 était destiné à se répéter et, en cette année du cinquantenaire, avec des étudiants bloquant les facs, des cheminots en grève dure, des retraités en colère etc. beaucoup ont cru à ce retour de l’histoire.

 Un slogan si prétentieux qu’ensuite il s’en est trouvé pour écrire des revues sur 1970, l’an Zéro du féminisme comme si le féminisme débutait avec eux ! Non ce n’était pas qu’un début (mais un fin) sauf que le féminisme peut éventuellement me faire mentir. En 2018 les féministes de deux pays, l’Irlande et l’Argentine, viennent d’obtenir le droit à l’IVG pour l’un et de s’en approcher de très près pour l’autre. Les débats ont été ceux de toujours avec la religion en toile de fond. Une belle répétition ?

 Le retour si fort du religieux n’est-il pas la preuve que non seulement l’histoire se répète mais qu’elle est, en fait, un éternel recommencement ? En 68, surtout en France, la religion, c’était le passé. Aujourd’hui elle redevient l’avenir ! Est-ce ainsi que chacun se réinvente ? En se tournant vers ce que certains appellent les fondamentaux, autant dire l’histoire fossilisée ?

 Les révolutionnaires autant que leurs opposants ont toujours appelé à leur secours des références historiques. Les sans-culottes de 1793 cherchant dans l’histoire romaine les raisons de leurs révoltes. Les quarante-huitard furent moins audacieux en se désignant du nom de La Montagne, ce qui a fait rire Marx.

En 68, la prise du Palais d’Hiver, la Commune de Paris, le Front populaire furent invités à la table de l’insurrection (chacun avait la sienne). Et de Gaulle invita ses propres références.

Oui, la tradition révolutionnaire française a été une magnifique tradition. Et il est triste de constater parfois que, contre un ennemi qui, au nom de la France, en appelle à sa propre tradition, certains à gauche rejettent l’histoire de France, à commencer par le drapeau tricolore !

 Dans un livre[1] Serge Halimi pointe les répétitions de la Gauche (regain, repli, recul) à travers les expériences du Cartel des Gauches (1924-1925), du Front Populaires, de la Libération et de 1981. Une répétition conduisant à un échec qui semble quasi inévitable.

 Mais l’histoire du monde a pris une nouvelle direction dans laquelle toutes les traditions se dissolvent. Mon grand-père maternel connaissait, par savoir familial, un coin de mousserons ; un petit-fils, à la saison, peut encore se régaler avec ce champignon. Mais ça sera sans suite. Un exemple un peu minable pour une circonstance si globale ?

Marx l’avait compris très tôt : le capitalisme allait détruire toutes les traditions obligeant ainsi chacun à se réinventer chaque jour. Tel est l’aspect révolutionnaire du capitalisme que Marx à découvert au croisement de trois traditions, celle philosophique d’Allemagne, celle politique de France et celle économique de Londres. Cette histoire qui se répète peut engendrer le fatalisme car puisque ça se répète pourquoi agir ? D’où, en contre-point, la glorification de la nouveauté, preuve de l’utilité de l’action.

 L’histoire ne peut plus se répéter

Mai, puis Juin 68, nous révèle que l’histoire ne se répètera plus, même pas en farce ! L’unique leçon que l’histoire puisse à présent nous donner c’est que les héritiers n’ont plus de descendance ! Un message dur à entendre, en conséquence les commémorations de l’événement deviennent de plus en plus comiques. Pour, à tout prix, découvrir dans le présent une trace impossible, un rêve qui continue etc. Bien sûr, il est essentiel d’étudier ce tournant de l’histoire générale - pas seulement en la France - mais pour mieux boucler la boucle !

L’humanité a connu deux révolutions qui ont chamboulé les références. La révolution agricole puis la révolution industrielle. Je place la révolution informationnelle dans cette lignée.

Au néolithique, les humains ont inventé l’agriculture et au fil de l’apparition de cette nouveauté, l’histoire passée ne pouvait plus se répéter. Les acquis des chasseurs-cueilleurs devenaient obsolètes comme ceux des cordonniers voici peu de temps. Or, avant de mourir l’archéologue Jacques Cauvin a fait une découverte fabuleuse : cette invention de l’agriculture doit beaucoup plus au passage d’une religion horizontale à une religion verticale[2] qu’à des causes externes aux hommes.

Avant lui, pour expliquer cette invention, il a été fait appel à des notions extérieures aux mutations de l’humain : le climat, des outils nouveaux, un manque de produits accessibles aux chasseurs-cueilleurs, la démographie etc. Les fouilles archéologiques permettent à Jacques Cauvin d’esquisser un premier scénario endogène. Une date de 9000 av. JC peut être avancée pour la "révolution néolithique" qui n’est pas le passage de l’ère de la pierre taillée à la pierre polie, mais celui qui va du chasseur-cueilleur-pécheur à l’agriculteur. L’aire des premiers agriculteurs semble se limiter à un noyau Levantin, dans les vallées du Jourdain et du Moyen Euphrate. «La dynamique endogène passe d’abord par une transformation de la religiosité, à l’époque du khiamien (10000, -9500 av. J.C.). Les grottes ornées des âges glaciaires indiquent une religiosité "horizontale" où les hommes participent à un spectacle de la reproduction. Le Néolithique est basé sur l’utilisation du sacrifice et l’invention de la prière dans une religiosité "verticale", organisée autour d’un couple de dieux souverains, une Déesse-Mère et un Taureau-Fils. »

Avec l’agriculture, l’histoire débute, dans le sens où l’action devient une anticipation sur le long terme et non une gestion au jour le jour ! A se projeter dans le futur, il y projette son activité économique.

 Lé révolution industrielle va produire un nouveau saut historique. Si dans les écoles françaises on continue à séparer en trois les activités économiques (primaire, secondaire, tertiaire), depuis très longtemps, aux USA, l’agriculture est devenue une branche de l’industrie (le primaire s’est fondu dans le secondaire). Avec la révolution informationnelle qui début autour des années 60, le primaire et le secondaire se fondent dans le tertiaire (surtout bien sûr dans les pays développés). Voilà pourquoi 68 ne pourra pas se répéter : le mouvement était à cheval sur l’ancien monde et le nouveau et il a permis au nouveau (l’informationnel) de s’imposer définitivement.

 A présent, de l’histoire, nous avons donc à retenir surtout, les leçons des hommes contraints à se réinventer chaque jour, et les artistes sont en première ligne, mais les philosophes aussi, et les scientifiques encore plus. Et aussi la «littérature monde» ? Elle voudrait nous dire que cet art s’invente à présent chaque jour à partir de l’idée de «monde» pour en finir avec les idées de «nations» par exemple. Sans que l’histoire ait à se répéter, la littérature française va rester à mes yeux la littérature française, plus marquée certes par la globalisation mondiale… et par une réaction contre cette globalisation. Peut-être est-ce d’ailleurs ce qu’il faudrait comprendre sous l’appellation «littérature monde»? Je crains cependant que non, car ses promoteurs se distinguent plutôt par la croyance en la fin des frontières. Comme tout ce qui a fait l’histoire, les frontières changent de sens mais restent des frontières, ce qui laisserait entendre finalement que l’histoire serait contrainte… de se répéter !

 La répétition et la non répétition

Politiquement l’histoire ne peut plus se répéter mais le tout de l’histoire ne s’arrête pas à la politique. Quand, après la chute du Mur de Berlin, certains se sont mis à analyser «la fin de l’histoire» pour expliquer qu’à présent le capitalisme devenait éternel, ils misaient sur une répétition obligatoire d’une histoire… en passe de ne plus se répéter ! C’est exactement comme le rapport aux frontières qui serait en voie de disparition, quand les frontières reprennent plus de vigueur !

En fait, suis-je en train de chercher à distinguer ce qui peut se répéter et ce qui ne peut plus se répéter ? Par la naissance puis par la mort, la vie est une répétition, mais tout dépend ensuite de ce qu’on met dans l’entre deux ! Hier, à la naissance, l’enfant était fondamentalement un héritier, aujourd’hui il l’est marginalement. Va-t-il faire le métier de ses parents, vivre à côté de ses parents, manger les plats de ses parents, et l’enfant va-t-il bénéficier des grands-parents ? On ne peut pas généraliser le mode de vie des pays développés, mais ce mode de vie imprime déjà sa marque à toute la planète. La quête de l'arbre généalogique (archéologique) est seulement l'arbre qui sert d'abri mais qui cache la forêt d'un monde szns généalogie. J-P Damaggio  



[1] Quand la Gauche essayait… Serge Halimi, arléa, 2000

[2] Voir Naissance des divinités, naissance de l'agriculture de Jacques Cauvin