bugaeaud

Je découvre une polémique publiée sur Sud-Ouest au sujet de la statue de Bugeaud à partir de celle qui est à Périgueux. J’ai évoqué celle d’Exideuil.

J’attire l’attention sur le deuxième article de Sud-Ouest où un historien rappelle comment entre 1940 et 1945 Bugeaud est traité en héros inversement à d’autres dont la statue sera fondue.  Le 11 octobre 1941, le régime de Vichy passe une loi sur l'enlèvement des statues et monuments publics en alliages cuivreux en vue de leur fonte. Les œuvres concernées sont celles « qui ne présentent pas un intérêt artistique ou historique » ; les statues en fer sont épargnées. Dans chaque département, une commission est chargée du choix des statues à fondre. En pratique, les œuvres visées sont celles qui ne sont pas jugées compatibles avec la Révolution nationale, principalement les figures républicaines. Sont épargnées les représentations de saints, de rois et reines, les monuments aux morts et les monuments funéraires. J-P Damaggio

Photo : La statue du maréchal Bugeaud, place Bugeaud, à Périgueux, a été inaugurée en 1853.

 

Premier article !

La question qui fâche en Dordogne : faut-il déboulonner Bugeaud, "symbole de la barbarie coloniale" ? 30/08/2017 à 3h39.

La question qui fâche en Dordogne : faut-il déboulonner Bugeaud, « symbole de la barbarie coloniale» ?

 Un groupe Facebook appelle à reconsidérer le regard que l’on pose sur le maréchal périgourdin, "boucher en uniforme" en Algérie.

La statue du général sudiste Robert Lee à Charlottesville, à l’origine d’un débat aussi vif que violent aux États-Unis, n’est pas encore tombée. Elle a pourtant déjà semé des éclats par-delà les océans, notamment en Dordogne, terre qui honore le maréchal Thomas Robert Bugeaud (1784–1849).

Mi-août, une page s’est créée sur Facebook au nom évocateur : « #DéboulonnonsBugeaud  ». Sans proposer d’actions semblables à celles observées en Caroline du Nord (où des manifestants ont abattu la statue d’un soldat confédéré), ses auteurs souhaitent, par le débat, en « finir avec ce symbole de la barbarie coloniale et militariste » :

 « Au regard de l’histoire, il semble important que l’on ose une introspection de notre passé. Il serait sain de s’interroger sur la place accordée à ceux que l’on honore », avance celui qui se fait appeler Anatole.

Se présentant comme historien et journaliste, ledit Anatole appartient au groupe appelant à descendre le chef militaire de son piédestal, que ce soit à Périgueux, à Excideuil ou encore à Paris, rue de Rivoli :

« En vertu du Droit international tel qu’il existe aujourd’hui, ce personnage serait considéré comme un criminel de guerre. »

Anatole et ses amis ne voient qu’un « boucher en uniforme », un «massacreur» au nom irrémédiablement associé aux «enfumades» perpétrées en Algérie. En 1845, le colonel Pélissier a réprimé la tribu des Ouled Rhiah en asphyxiant des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants partis se réfugier dans les grottes du Dahra. L’officier aurait appliqué les préceptes de son supérieur périgourdin à qui l’on prête cette phrase : « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ; fumez-les à outrance, comme des renards. »

"Il a couvert des massacres"

« Il voulait la soumission des Arabes et des Kabyles et il s’y est pris comme on s’y prenait à l’époque. Il n’était pas à la manœuvre, mais il a couvert ces massacres sous son autorité », rappelle Gilles Delluc, sollicité sur la question. Il a été l’auteur d’un article de 30 pages sur Bugeaud et l’Algérie pour la Société historique et archéologique du Périgord (Shap). Dans son texte, paru en 2012, il s’était appliqué à aborder le sujet avec distance, soucieux de n’en faire ni un héros, ni un salaud. Il ne s’était pas moins exposé à la virulence de certains, voyant dans ce rappel historique un crime de lèse-majesté.

Le maréchal avait pour devise « Ense et Aratro » (« par l’épée et par la charrue »). Dans le département, où il fut conseiller général et député, l’on se satisfait volontiers de la seconde partie de la formule. « Peut-être pas comme militaire, mais en tant qu’agriculteur, on lui doit beaucoup », défend le député du Périgord vert Jean-Pierre Cubertafon et ancien maire de Lanouaille. C’est dans cette commune que «le soldat laboureur» se consacrait à l’agriculture et à l’élevage, dans son domaine de La Durantie. On y salue volontiers le père de l’agriculture moderne, le créateur des comices agricoles et un homme clé dans la constitution des chambres d’agriculture. En 1999 [erreur en 1969], à Excideuil, une statue a été dressée 150 ans après sa disparition : « Bugeaud a vécu au rythme de l’histoire de France, à laquelle il a imprimé sa marque. Gardons-nous de le juger avec nos idées de cette fin de XXe siècle », considérait le maire de l’époque Arnaud Le Guay lors de l’inauguration.

Audi : « Je ne suis pas historien »

À Périgueux, où il a sa place et sa statue, le maire Antoine Audi n’entend pas être celui qui portera le premier coup de masse : « Mon principe pour baptiser ou débaptiser, c’est le respect des décisions des élus qui étaient là avant nous », explique l’édile, insensible à l’initiative lancée sur les réseaux sociaux. « Ce genre de polémique est porté par des gens qui n’ont qu’une face noble et magnifique et j’ai le plus grand respect pour eux. Je ne suis pas historien. Il ne m’appartient pas de faire le procès de Bugeaud quelque 150 ans après. »

Un point de vue qui ne fait pas consensus parmi les élus. Une conseillère municipale d’opposition a déjà pu exprimer son aversion du personnage et de son monumental hommage, inauguré en 1853.

 

Deuxième article

Professeur à Périgueux, au lycée Laure-Gatet, Daniel Charbonnel réagit à cette question qui fâche en Périgord.

«J’ai lu avec intérêt l’article de presse que vous avez consacré à la “polémique” autour de la statue du maréchal Bugeaud. Le sujet m’intéresse car je prépare actuellement un article pour la revue des Archives départementales (« Mémoires de la Dordogne ») sur l’enlèvement des monuments commémoratifs du département de la Dordogne pendant la période de la Seconde Guerre mondiale.

 « En octobre 1941, dans un contexte de pénurie des métaux non ferreux (lié à l’Occupation), les autorités de Vichy ordonnèrent la récupération des statues de bronze à l’échelle du territoire français (Zone occupée et Zone libre). La Dordogne n’échappa pas à cette “mobilisation” des statues et médaillons commémoratifs. Une commission départementale siégeant en préfecture fut en charge de choisir les monuments qui devaient être destinés à la fonte et ceux qui (par intérêt historique ou artistique) devaient être épargnés.

« Figure symbolique »

« Parmi les monuments détruits à Périgueux pendant la période de la guerre figurent notamment les deux statues de Fénelon et Montaigne (remplacées en 1962 par des statues en pierre). Daumesnil échappa à la fonte car sa statue, après plusieurs tergiversations administratives, fut cachée par les équipes municipales à la demande du maire de l’époque. Elle fut replacée sur son piédestal quelques jours après la Libération de la ville de Périgueux en août 1944. Quant à Bugeaud, sa statue ne figura jamais sur la liste des monuments à détruire. La raison tient à la figure symbolique du maréchal Bugeaud qui, par bien des aspects idéologiques, rappelait en 1941 celle du chef de l’État français, le maréchal Philippe Pétain.

« L’année 1941 avait été marquée en Algérie par des célébrations orchestrées par le régime de Vichy autour du centenaire de l’arrivée de Bugeaud à Alger. À cette occasion, des propagandistes de l’époque voyaient dans l’action et les écrits de Bugeaud des similitudes avec la Révolution nationale mise en œuvre par Pétain. Il existe à ce sujet nombre d’articles de presse de l’époque particulièrement explicites. En 1942, l’historien périgourdin Jean Maubourguet, dans son ouvrage biographique, “Bugeaud, laboureur périgourdin”, écrivait ainsi : “Quant à la statue de Bugeaud, elle reste fermement dressée sur son socle et nul ici n’ose parler de l’envoyer à la fonte. Pour deux motifs : en premier lieu parce que malgré les prétentions contraires des gens de Limoges, Bugeaud est bien du Périgord ; ensuite et surtout parce que c’est la plus grande figure qui ait honoré ce pays.”

«Quant à la statue d’Excideuil, il s’agit de celle qui se trouvait à Alger place d’Isly depuis 1852. En 1962, elle fut rapatriée d’Algérie par les autorités françaises, elle se trouve aujourd’hui à Excideuil.

« Je crois qu’il n’appartient pas à l’historien de dresser des procès. Par contre, il s’agit d’éclairer le passé de la façon la plus honnête et objective possible à la lecture des seuls faits existants à travers le croisement des archives et des témoignages de chaque époque. Il faut laisser libre chacun de nous d’en faire ensuite sa propre lecture citoyenne. »