revue M

Comme souvent, des raisons indépendantes de ma volonté (repérer à la demande de Patrick Tort ses articles sur ce journal) viennent de me pousser vers ma collection de la revue M, Mensuel, marxisme, mouvement dont le n°1 date de mai 1986. Avec en couverture le bateau de la gauche en train de couler, le dossier concernait donc cette notion au moment où la droite allait revenir au pouvoir, comme la victoire de Sarkozy donna naissance au Sarkophage. Bref, de ce numéro dont l’édito est signé du philosophe Henri Lefebvre, sa compagne occupant le secrétariat de rédaction, je reprends ici le texte de Michel Naudy en hommage à ce journaliste qui fonda ensuite Politis d’où il se fit virer comme un malpropre. JPD

 

Michel Naudy

Journaliste, rédacteur en chef adjoint de FR3

 Les chasseurs de mots

 Ce devait être au mois de janvier 1982. Neuf mois après le 10 mai, la gauche accouchait enfin, et dans la douleur, d'êtres étranges, curieusement définis : lesdits journalistes communistes, voire de «sensibilité» communiste pour les plus indulgents, de la télévision et, dans le cas qui nous occupe, de la troisième chaîne.

L'accueil, on s'en doute, avait été frisquet, le fait d'avoir collaboré à «l'Humanité» ne semblant pas constituer un passé professionnel suffisamment honorable. Il est vrai que FR3 n'avait pas usurpé son surnom de «Préfectorale» et que beaucoup de ses salariés avaient conquis quelques mérites en la matière.

Si vous ajoutez à cela qu'une fraction des journalistes, devenus fort véloces dans le retournement de vestons Lapidus se considéraient désormais comme les dépositaires exclusifs de la nouvelle information officielle et voyaient du plus mauvais œil débarquer la concurrence, vous imaginerez aisément qu'on attendait les petits derniers au tournant.

Le tournant fut celui des mots.

Mon premier commentaire politique en comportait un inadmissible, véritablement inouï en ces lieux, un petit mot prononcé sans y penser vraiment, un qui vient dans la bouche comme «bonjour», un mot que je ne croyais rien en regard du propos général, en un mot, le mot «droite».

La réaction fut immédiate et vint de la figure de proue du journal, son présentateur vedette, un vrai professionnel, lui, qui avait fait ses classes chez les jeunes centristes de M. Lecanuet, en attendant que son père-maire de Toulouse lui cède son fief selon un usage très ancien que l'on repère dès l'aube de la féodalité et peut-être même avant. Bref, on le voit, notre futur édile était particulièrement qualifié pour dispenser le blâme déontologique et ouvrir la chasse aux mots.

Précisons tout de suite que l'entreprise tourna court, nos veneurs les plus zélés ayant choisi d'aller chasser d'autres suffrages sur d'autres terres en attendant 1986 et le retour espéré des bons mots. Dès lors ce fut un vrai déferlement.

A FR3 comme ailleurs, l'esprit de compétition semblait avoir investi tous les services politiques de l'audiovisuel public. C'était à qui emploierait le plus fréquemment les mots mis naguère au secret. Le nouveau gouvernement paraissant devoir passer l'été, les journalistes ne voulaient pas faire moins. C'était dit et redit, le RPR et l'UDF étaient désormais à droite. Chirac, Barre et Giscard, dont on omettait fréquemment les prénoms, ne l'étaient pas moins et tant pis pour eux.

Ce fut au point que le secrétaire général du RPR se plaignit ouvertement d'une telle inflation et envisagea en privé d'entreprendre une campagne nationale contre le mot «droite». Il voulait bien être gaulliste, d'opposition gaulliste si l'on voulait, d'opposition tout court à la rigueur, mais rien de moins.

Si l'affaire s'arrêta là c'est qu'à droite précisément d'autres commençaient à se dire de droite à l'ombre du Stetson de Ronald Reagan, et curieusement plus la gauche baissait dans les sondages, plus les aveux devinrent fréquents jusqu'au jour où ils furent prononcés dans l'Etat-major même du Parti Républicain. Renseignements pris, on s'aperçut que l'Etat-major en question était truffé de jeunes gens qui avaient plus ou moins longuement transité par des groupes extrémistes où se dire de droite était déjà passer pour un tiède.

Cette autodéfinition devenant ainsi une des caractéristiques de l'extrême-droite, nos journalistes devinrent plus prudents dans le maniement du mot. Fort heureusement pour eux l'arrivée de M. Fabius à Matignon permit un retour progressif mais continu aux vieilles habitudes. Pierre Mauroy pouvait bien écrire à Lille un testament intitulé «A gauche», le mot se raréfiait dans les discours de son successeur. Quel besoin dès lors de nommer «droite» les adversaires de ceux qui se disent de moins en moins de «gauche» au point d'envisager la création d'un front républicain ?

D'autant qu'à sa manière la direction du Parti communiste contribua à accélérer la normalisation du langage, certains de ses membres ayant cru judicieux à l'automne 1984 de douter à haute voix qu'il y ait une gauche en France, le mot étant devenu suspect parce que synonyme d'une union du même nom, abhorrée désormais dans l'exacte mesure où elle était hier adorée. C'est ainsi que «l'opposition» et la «majorité» retrouvèrent droit de cité et de citation sur les ondes quelques mois avant que la première ne devienne seconde et vice-versa.

Les chasseurs de mots étaient revenus démontrant à l'envi que «droite» est un mot de gauche sans pour autant que «gauche» soit un mot de droite.