Patrick TortJe reprends ici cet entretien ancien, publié sur Le Monde, sans doute à la sortie du livre évoqué soit en 1989 (je n'ai pas la date précise). Je rappelle que dans un effort constant, à la cohérence considérable, Patrick Tort a croisé Marx et Darwin, deux savants de la même époque très différents et pourtant si proches, sans doute sous l'effet du même XIXe siècle. J-P Damaggio 

La généalogie du savoir

 « Vous vous proposez de construire une nouvelle discipline, «l'analyse des complexes discursifs», qui tente de fonder métodologiquement l'histoire des «systèmes de pensée». Cette ambition rappelle celle de Michel Foucault, dont vous dites que la grandeur a été «l'examen lucide de son échec». Pourquoi cet échec selon vous, et en quoi votre entreprise se distingue-t-elle de la sienne ?

 —      Je considère Foucault comme l'introducteur d'un nouveau style de questionnement dans l'histoire des événements discursifs plutôt que comme l'inventeur d'une méthode d'analyse des mouvements complexes qui en règlent les apparitions. L'affirmation puis la résiliation du projet de méthode (voir Barthes) sont un phénomène régulier chez les théoriciens de cette génération. Il s'agit aujourd'hui de faire en sorte que cette incitation ouvre sur des positivités négociables dans le présent de la conscience historique — sur autre chose et plus qu'une « archéologie », qui est en bien des sens, aujourd'hui, la métaphore d'une histoire enterrée.

 —      Il faut donc « oublier » Foucault ?

 —      Non. Mais il faut une méthode plus organique, un protocole logique plus fort, une descente plus réelle dans la technicité des domaines scientifiques, une élaboration plus consistante des concepts descriptifs, un souci définitionnel ; il faut un divorce avec les énumérations suspensives dont foisonne chez Foucault l'exposé des intentions exploratoires, une rupture avec l'arbitraire de certains critères de cohérence, une reproblématisation complète des conditions mêmes de toute périodisation ; il faut une critique du retour subreptice, au sein de son propre vocabulaire théorique, des notions (telles que «formation» ou «configuration» discursives) qui évoquent encore, en dépit des précautions dont il les entoure, la représentation d'ensembles clos et délimités renfermant de l'homogène.

 Métaphore et métonymie

— Vous prenez pour point de départ les travaux d'un grammairien du XVIIIe siècle, Du Marsais, et ceux d'un linguiste du XXe, Jakobson, auquel vous empruntez votre problématique, notamment l'opposition entre métaphore et métonymie comme «double racine du principe de classification». Pourquoi ce privilège accordé à la science du langage, privilège qui rappelle le structuralisme des années 60 ?

— Du Marsais est le premier théoricien des tropes, c'est-à-dire des figures de mots, telles que la métonymie ou la métaphore, qui ait inscrit dans sa classification la représentation de l'origine et de la filiation de ces figures primitives du langage, antérieurement à la codification grammaticale de la langue. Indissociables des commencements de la nomination, les tropes étaient de ce fait les premiers outils langagiers du classement d'objets. Parmi eux, la métonymie et la métaphore sont en position d'origine et de matrices, ce que confirme à sa manière Jakobson dans sa théorie de l'aphasie.

Réfléchir sur la classification des tropes chez Du Marsais, c'est ainsi s'interroger sur la classification des racines mêmes de la classification, au moment même où celle-ci, sous la fixité scolastique de son catalogue (faisant jouer le système des ressemblances, donc le schéma d'ordination métaphorique), produit les indices de parenté généalogique (faisant jouer le schème métonymique de l'engendrement et de la dérivation) qui vont dessiner les premiers linéaments d'une autre théorie du langage, d'une autre appréhension de l'origine, et d'une autre pratique de la classification. Dégager les gestes initiaux des théories et des pratiques de la classification ne constitue pas en soi un acte à ranger dans la rubrique du « structuralisme », surtout lorsqu'il s'agit d'en extraire le seul substrat d'une théorie de la genèse et de la succession historique des complexes de discours, laquelle obéit par ailleurs à d'autres déterminismes.

 — Vous avez beaucoup écrit pour combattre la sociobiologie, notamment la Pensée hiérarchique et l'évolution, (Aubier, 1983) et Misère de la sociobiologie (PUF, 1985). Vous travaillez en ce moment au Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, (en préparation aux PUF). Quel rapport y a-t-il entre vos études sur la Raison classificatoire et ces préoccupations ?

— Dans la Pensée hiérarchique, j'étudiais la plus grande figure moderne d'une pensée de la généalogie : le darwinisme, et je démontais les mécanismes de son détournement idéologique dans la synthèse libérale-évolutionniste de Spencer. La plus grande pensée de la variabilité se figeait ainsi indûment en pensée de la hiérarchie. Dans Misère de la sociobiologie, je poursuis la réfutation de ce détournement sous ses formes actuellement résurgentes (et indigentes : voir de Benoist, Christen et la « nouvelle droite »). Dans la Raison classificatoire, j'étudie le phénomène inverse de la subversion des grands dispositifs fixistes (scolastico-métaphoriques) de la taxinomie par le schème de la dérivation (généalogico-métonymique) .

 Le grand jeu des dominances

 — Vous soulignez en effet que l'histoire des sciences présente une alternance entre des approches «systématiques» et des approches «généalogiques». Le structuralisme, en linguistique, relevait du premier genre, le darwinisme, en sciences naturelles, du second. Ces deux approches ont-elles la même valeur scientifique ?

 — Voyez les grands inspirateurs du structuralisme eux-mêmes : Saussure, qui insiste sur la nécessaire complémentarité des deux approches ; Propp, qui avoue que sa « morphologie » n'est que le prélude au travail vraiment «intéressant» : l'interprétation historique des formes et de leur succession ; Jakobson, projetant dans l'histoire de l'esthétique l'opposition/alternance des schèmes métaphoriques et métonymiques, intuition à laquelle j'ai tenté de donner dans ce livre des fondements rectifiés et des applications logiques élargies.

 — Une histoire des sciences (ou des « idées ») peut-elle se concevoir en dehors d'une histoire des conditions de la production intellectuelle ? Autrement dit, suffit-il d'analyser les textes scientifiques pour rendre compte de leur succession historique ?

 — Ma théorie de l'oscillation nécessaire entre moments « historiciste » et « systématique » de l'histoire des complexes discursifs pose un cadre général de possibilités lié aux structures élémentaires de la pensée, mais n'implique aucun mécanisme étroit dérivant de ces structures. Le grand jeu des dominances est gouverné par des rapports de forces historiques qui déterminent des systèmes adverses. La nature de la « période » est donnée par la puissance relative des forces qui s'affrontent autour des enjeux. L'histoire des complexes discursifs repose sur l'analyse des inscriptions logiques, rarement directes ou «littérales», de tels affrontements. En tant que dépassement de l'opposition doctrinale entre «méthode historique» et «méthode structurale» vers une complémentarité qui s'accorde avec les conditions mêmes de la raison classificatoire appréhendant ses objets, l'analyse des complexes discursifs réalise un geste méthodologique cohérent avec les attentes qui résultent, aujourd'hui, de la réception de tous les projets de synthèse interprétative dans les sciences de l'homme et de la société. »

Propos recueillis par, THOMAS FERENCZI.

* LA RAISON CLASSIFICATOIRE, de Patrick Tort, Aubier, coll. Résonances, 572 p., 195 F.