redeker

Un jour il y a eu l’affaire Redeker, c’était en 2006. Auparavant, l’Humanité qui au moment du procès Bové de juin 2000 s’interroge sur le monde devenant marchandise, donne la parole sur le sujet à divers auteurs. C’est ainsi qu’on y trouve Redeker à partir de l’extrait de son premier livre. Redeker est toujours actif comme en témoigne son blog.

Cet article, presque vingt ans après pose des questions toujours plus d’actualité : celle d’un homme toujours plus replié sur lui-même quand le marché le place plus que jamais, au cœur du monde. J-P Damaggio

  

L’Humanité 28 juin 2000

L'HOMME PRIVATISÉ?  PAR ROBERT REDEKER (*)

La culture est orpheline aujourd'hui de la politique, des combats politiques. Elle est orpheline du «temps des cerises » et de celui des barricades. L'assomption du culturel dans nos sociétés sert avant tout à l'usinage de cette nouvelle forme anthropologique, basée sur le conformisme, que le marché veut développer: l'homme consommateur et festif (fête et marché se mélangeant, venant à se confondre, comme dans les galeries marchandes des hypermarchés ou dans les restaurants fast-food) ayant oublié que l'idée de révolution a pu dans un passé encore récent remplir d'espérance l'existence de ses semblables. Que voit-on depuis vingt ans? L'homme se privatisant de plus en plus, devenant chaque jour un peu plus une entité privée — une entité dont l'espace public est privé, mais pas le marché. Le repli sur soi, le retrait des affaires civiques s'accompagne de la mercantilisation de soi, de la pénétration grandissante du marché dans l'espace de la vie privée : la privatisation de l'individu n'est que l'autre face de sa mercantilisation. Notre intimité indicible est elle-même quadrillée par le marché, au risque de rendre vulgaire ce que nous possédons de plus singulier. Il s'ensuit une désingularisation, qui prend deux aspects: mutation de cette intimité en une masse d'objets communs, assimilables à des produits de consommation, d'une part, et transformation de celle-ci en une intimité banalisée devenue consommatrice. Le capitalisme poursuit avec obstination le projet de fabriquer un certain type d'homme — un homme ayant perdu toute mémoire de la possibilité de la révolution. Cependant, cet homme ne sera pas un homme nouveau, loin de là. L'homme que le capitalisme voudrait parvenir à fabriquer se signalera par ce trait majeur : chez lui, la nouveauté de l'homme sera devenue impossible, cet homme ne pourra jamais devenir autre chose que ce qu'il est. C'est au capitalisme qu'il convient de reprocher ce qui était reproché naguère aux diverses formes de socialisme : désirer fabriquer un homme définitif.

Le capitalisme veut une culture de la civilité qui empêche (prévienne) les révoltes. Il veut une culture dépolitisée, faite pour défaire le lien politique, une culture du «dépolitique». Il veut une culture du consensus, du rassemblement de tous et de toutes dans une même communion avec le culturel (souvent le patrimonial, parfois le sportif, toujours le fédérateur), indépendamment des réalités sociales, de la division sociale, de la réalité des intérêts. À mesure qu'il pénètre le for intérieur —ce grand « profundum » que saint Augustin tenait pour inviolable — de chaque individu (au point qu'existent à présent des hommes qui identifient leur personne à des marques), le mercantilisme fabrique les événements dits culturels de masse dans lesquels, de préférence sous la houlette de ces mêmes marques, ces individus viendront vivre un ersatz d'existence collective.

Une crainte habite le capitalisme : un homme nouveau, une histoire qui continue pourraient bien produire un homme et une histoire qui auront dépassé un jour ce capitalisme. Une peur le tenaille : que l'homme ait encore de l'avenir, qu'il possède encore la puissance de se transformer. Une angoisse le hante : que l'homme soit l'avenir de l'homme. Un adage implicite semble guider la conception contemporaine, réaménagée à partir de la contre-révolution reagano-thatchérienne, de la culture : « Pour la culture, contre les conflits »; autrement dit : la culture pour conjurer le retour, toujours possible, du spectre de la révolution ; la culture comme «mode de vie» destiné à devenir une colle ajointant sans friction les unes aux autres toutes les «communautés».

(*) Philosophe. Dernier ouvrage paru (dont ces lignes sont extraites): Aux armes, citoyens ! Éditions Bérénice, 64 pages, 3o francs.