MJ’ai lu longtemps par intermittence Michel Clouscard et Jacques Rancière. En confrontant leurs positions sur 68 on peut observer l’écart de leur pensée.

Rancière avait été aux côtés du marxiste Althusser et dans le propos ci-dessous en réponse à une question de Catherine Halpern pour Le Magazine littéraire de Mai-juin 2011, il explique son évolution en s’appuyant sur 68 :

« Quel rôle a joué Mai 1968 dans votre rupture avec le marxisme?

Dans les années 1960, le marxisme apparaissait comme l’horizon indépassable du temps. La Leçon d’Althusser se présentait comme une tentative pour proposer un marxisme scientifique, rigoureux, régénéré à sa source et capable de porter une révolution nouvelle, menée par les peuples du tiers-monde, balayant l’image grise de la révolution soviétique. Le primat de la formation théorique qu’il affirmait s’accompagnait d’une théorie de l’illusion : les malheurs des dominés leur venaient d’abord de leur ignorance des conditions de la domination. Louis Althusser se défiait des mouvements des étudiants qu’il jugeait enfermés dans une idéologie petite-bourgeoise ignorante des réalités de la lutte des classes. Mai  1968 a été pour moi un révélateur : ces mouvements qu’il qualifiait d’idéologiques s’en prenaient à l’édifice du savoir bourgeois et avaient en fait une vraie capacité de mobilisation des masses et de subversion de l’ordre social.

Ma rupture avec le marxisme n’est pas simplement liée aux circonstances : elle est d’abord le refus du présupposé scientiste logé au cœur même du marxisme d’Althusser, du marxisme en général, à savoir que les hommes sont dominés parce qu’ils n’ont pas conscience des lois de leur domination et que, pour les libérer, il faut d’abord leur donner la science.»

J’ai aimé Rancière pour son inversion du rapport au peuple. Le peuple n’est pas seulement victime, il est aussi créateur et depuis toujours. D’où ma formule permanente : La France peut se comprendre à la lumière de l’Algérie. Le peuple n’a donc pas besoin d’un guide qui le sorte de son aliénation. D’où sa vision positive de 68 quand il y découvre «une vraie capacité de mobilisation des masses et de subversion de l’ordre social».

Clouscard venait lui aussi du marxisme mais celui d’Henri Lefebvre radicalement opposé à celui d’Althusser. La dialectique contre la mécanique. J’ai apprécié Lefebvre et Clouscard sans savoir au départ le lien qui les unissait.

On aurait pu penser que Rancière par sa critique d’Althusser allait retrouver Lefebvre mais ce ne fut pas le cas. A trop inverser Althusser, il a perdu la dialectique, se contentant de sa propre mécanique.

Il y a donc perdu le poids du social !

Pour Clouscard, 68 est la première marche vers le capitalisme de la séduction. Michéa, à sa façon, pense de même.

Pour le site d’extrême-gauche (parti marxiste-léniniste) :

«Michéa est en effet une figure intellectuelle anti-mai 1968. D’abord, Michéa reprend la position de Nietzsche: la démocratisation est le mal absolu. Rien n’est pire qu’une société de masses. C’est un discours réactionnaire, qui considère qu’« avant, c’était différent. » Jean-Claude Michéa, agrégé de philosophie (le plus jeune de France à l’époque), explique ainsi au sujet du « conseil de classe » dans les lycées : «Autrefois c’était le lieu où les professeurs jugeaient, en toute indépendance, le travail des élèves. Le balancier est allé dans l’autre sens. Désormais le conseil de classe tend à devenir le lieu où les représentants des parents et des élèves jugent, à l’américaine, le travail des professeurs.»»

 Comme toujours, il s’agit là d’une réduction de Michéa à une des faces de sa pensée. Mais bon, le face à face Rancière-Michéa pourrait se conclure par une réconciliation : l’histoire des traditions populaires porte en elle les moyens de l’émancipation. Mais il faudrait discuter de qui est le peuple ! J-P Damaggio