Clouscard 1984

Le 4 juin 1984 nous sommes à la veille d’élections majeures pour le PCF, les deuxièmes élections européennes. Il  n’est pas inutile de relire ce qu’en pense alors Clouscard qui n’est pas membre du PCF mais qui appelle à voter pour la liste de ce parti. JPD

 L’Humanité 4 juin 1984

Refusons le marché commun de la séduction

 De formation philosophique, Michel Clouscard enseigne la sociologie à l'université de Poitiers. Ses recherches l'ont conduit à proposer d'actualiser le marxisme en France autour de trois axes : les mœurs, les transformations de la société civile et les courants d'opinion.

Tout le travail de ce chercheur en sciences humaines a consisté depuis dix ans à analyser des comportements issus des illusions engendrées par le capitalisme moderne. Il a ainsi mis en lumière toute une série de phénomènes, apparemment frivoles, voire même relevant de la provocation mondiale. En réalité, Michel Clouscard a ainsi révélé ce qui, dans les modes, exprime l'adaptation de notre société au libéralisme moderne.

Après avoir publié l'Etre et le code (1972), Néo-fascisme et idéologie du désir (1973) et le Frivole et le sérieux (1978), c'est aux Editions sociales/Messidor que Michel Clouscard vient de faire paraître successivement le Capitalisme de la séduction (1981) et la Bête sauvage (1983). Partant des « surplus » qu'a laissés le plan Marshall dans notre pays, il décortique une série de faits de civilisation anodins comme les jeans, le flipper, le rock, le disco, etc. Il dévoile ainsi les «petits cadeau» apportés par la plus-value dans un pays sous influence américaine comme la France...

A partir de son analyse, l'appel à voter communiste aux prochaines élections européennes semble, pour Michel Clouscard, couler de source : «J'ai mis à jour, à l'intérieur même de mes recherches, la possibilité d'une stratégie pour le capital qui consisterait à prendre en tenailles l'Etat entre la région et l'Europe. On assisterait ainsi à une désagrégation permanente des institutions nationales sur deux fronts. Nous y sommes précisément, aujourd'hui. »

Le sociologue n'a pas que des raisons théoriques d'appeler à voter communiste. La politique passe aussi chez lui par la sphère du sentiment et de l'émotion : «Je suis originaire de Gaillac. Tous mes parents sont des paysans ou des gens qui travaillent dans le vin. Pour eux, l'entrée de l'Espagne et du Portugal dans le Marché commun constitue une menace vitale.»

A cette raison d'intérêt intime, s'ajoute une raison de méthode : «Le discours sur l'Europe est devenu aujourd'hui, dans le prolongement de la politique politicienne, un discours électoraliste qui exploite les idées spontanées et naïves de la population. L'Europe est un vieux rêve humaniste et l'idée a un fond d'authenticité, mais ce fond est dévoyé par des discours qui dissimulent leurs motivations profondes. Je ne suis pas membre de votre parti. Mais j'estime qu'il est la seule formation politique à intervenir radicalement dans le débat. C'est-à-dire à reprendre les choses à la base et à faire appel au principe de réalité au lieu de chercher seulement à séduire.»

Propos recueillis par ARNAUD SPIRE