Un pays si petit et pourtant si grand par sa littérature. Un pays à l’anglais officiel et pourtant si grand par sa littérature en français !

Est-ce que la raison de cette présence littéraire n’en reviendrait pas à un seul homme, à Bernardin de Saint-Pierre et son universel Paul et Virginie ? Leur statue est là quelque part dans l’île comme si le couple n’était pas une fiction !

De Mazade en 1783 avait eu l’occasion de se lier avec Joseph Anne Gestat de Garembé, conseiller de la commission prévôtale de la marine, avocat du Parlement et rédacteur et censeur de la Gazette qui est décédé le 7 septembre 1784. Dès cette époque, l’île Maurice avait son imprimeur et son journal et très tôt la famille Maingard réussira à imposer la présence d’un collège. Josselin Maingard en écrivant quelques poèmes est peut-être le premier écrivain de l’île !

Si on consulte les guides touristiques d'aujoud'hui étrangement le Guide du Routard est nettement plus explicite que le si beau Guide Vert !

Le Guide Vert a le mérite d’inclure dans sa partie littérature les sirandanes créoles et même d’en donner quelques-unes. « Pitit batt mama ? (L’enfant bat sa mère ? La cloche).

Nous avons donc l’inévitable Malcom de Chazal et Loys Masson.

Puis Carl de Souza, Ananda Devi et le poète Khal Toranully écrit en gras.

Sans donner de nom, est évoquée également une littérature indienne et africaine avec une littérature créole qui se développerait depuis 1970.

Enfin on a les auteurs bien connus comme J.-M. G. Le Clézio à la double nationalité française et mauricienne, Marck Twain, Joseph Conrad, Baudelaire et Dumas. Mais sans donner les titres des romans ou poèmes concernés.

Ceci étant voici donc une île au cœur de la littérature.

 

Le Routard est donc nettement plus explicite et nettement plus incitatif à la lecture.

Tout commence par les romans de J.-M. G. Le Clézio : Le Chercheur d'or (1988, Gallimard, coll « Folio »), La Quarantaine (1997, Gallimard, coll. «Folio»), Voyage à Rodrigues (1997, Gallimard, coll. « Folio »), et plus récemment Alma (2017, Gallimard). Quatre ouvrages de ce Prix Nobel de littérature 2008, « écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle », comme le définissait l'Académie suédoise, s'inspirent de l'île Maurice et de l'océan Indien. À travers ses personnages Le Clézio part à la découverte de sa famille, renoue avec ses racines et crie son amour. Entre l'île Maurice et Rodrigues, il embarque le lecteur dans une quête de « paradis perdu ».

Dans la partie personnalité nous lisons : «Jean-Marie Gustave Le Clézio (né en 1940): né en France de père breton et d’une mère mauricienne. Écrivain pudique, mystérieux même, il est l'auteur notamment du Procès-Verbal, qui a lancé sa carrière littéraire dans les années 1960, de L'Africain ou encore de Désert, en hommage aux origines de sa femme. Romans, contes, nouvelles, traductions, articles : l’œuvre de Le Clézio est riche, éclectique, variée et porte l'empreinte de sa culture plurielle. En 2010, il cofonde la Fondation pour l'interculturel et la paix, basée à Port-Louis.

 

Puis le Routard explique le cas que je ne connais pas des œuvres de Nathacha Appanah : née en 1973 à Maurice, elle vit aujourd'hui à Paris. Une œuvre souvent primée. Dans son premier roman (prix RFO), Les Rochers de poudre d'or (2003 ; Gallimard, coll. « Folio », 2006), elle décrit le recrutement, le voyage - effroyable - et l'arrivée à l'île Maurice d'immigrants indiens à la fin du XIXe s. Quant à Blue Bay Palace (2004 ; Gallimard, « Folio », 2015), il est d'une écriture tout aussi maîtrisée ; on ne le lit pas, on le dévore ! Dans un décor où, «à gauche, les riches ont vue sur l'océan » et « à droite, les pauvres n'ont vue sur rien excepté leurs semblables », Maya, 19 ans, poursuit l'amour, et le lecteur, lui, se prend au piège de cette brûlante passion. Citons encore Le Dernier frère (2007 ; Points, 2008), ayant pour thème l'immigration, celle de juifs qui ont fui la Palestine en 1940 et qui ont fraîchement débarqué à Port-Louis. Raj, après une enfance parmi les champs de canne à sucre, rencontre David, un réfugié justement. En 2015, Nathacha Appanah a publié En attendant demain (Gallimard, Folio », 2016).

 Tout aussi inconnu pour moi : Bénarès (1999), de Barlen Pyamootoo éd. de l'Olivier. La fuite vers le bonheur de deux jeunes garçons qui essaient, le temps d'une nuit, d'échapper à la misère et au chômage. De Bénarès, village sans avenir, ils partent vers Port-Louis et rêvent de cette autre Bénarès, ville indienne mythique, d'un ailleurs où le paradis existe peut-être. Un roman sans complaisance, où l'auteur mauricien évoque son pile avec amour et détresse.

 Je délaisse le cas de Bernardin de Saint-Pierre longuement expliqué pour en arriver à Malcolm de Chazal Ses livres ont été publiés en France : (Sens plastique -1948, Gallimard, rééd. 1985), ou chez des éditeurs de l'île Maurice. A la lecture de cet ouvrage, Jean Paulhan s'écrie: «Si on cherche un parallèle à votre livre, il faudrait remonter à la métaphysique hindoue.» Chazal publie ensuite La Vie filtrée (1949, Gallimard, rééd. 2003), et Petrusmok, Mythologie de Crève-Cœur ; Les Hommes de la pierre et Le Rocher de Sisyphe (1946, tous deux parus à l'île Maurice). Puis, après 1954, on retiendra Le Livre de conscience, La Bible du mal, L'Évangile de l'eau, Les Dieux ou les Consciences univers.

Dans le chapitre sur les personnalités voici Malcolm de Chazal (1902-1981) : né à Vacoas dans une famille française de lointaine origine auvergnate, installée à Maurice depuis le XVIIIe s. Ingénieur sucrier avant de se métamorphoser en poète, écrivain et peintre, Malcolm de Chazal n'a cessé de se recréer tout au long de son œuvre. Auteur inclassable, souvent détaché des contingences terrestres, cet «aristocrate de l'esprit» fut incompris par la majorité de ses compatriotes et admiré des surréalistes, notamment d'André Breton. Il tente de combiner les traditions poétiques, ésotériques avec la quête du soi et du cosmos. Inspiré par l'île Maurice, où il passe pourtant pour un excentrique, il écrit entre autres Petrusmok et Le Rocher de Sisyphe. Célibataire, sans famille ni maison, il vit en solitaire, gentleman mal aimé de la communauté blanche qui ne supporte pas son anticonformisme et ses idées politiques. Malcolm soutient les travaillistes et les indépendantistes. Il repose au cimetière de Phoenix.

 Quelques poèmes de Charles Baudelaire : peu le savent, mais le poète a été marqué par son court séjour mauricien (du 1er au 19 septembre 1841). Plusieurs poèmes s'en inspirent : La Vie antérieure, La Chevelure, Correspondances, Parfum exotique, Bien loin d'ici, La Belle Dorothée, L'Invitation au voyage, La Musique... Disparue en mer très jeune, Émeline, «la créole enchanteresse», repose au cimetière de Pamplemousses.

 Histoire d'Ashok et d'autres personnages de moindre importance (2001), d'Amal Sewtohul ; Gallimard, coll. « Continents Noirs ». Ashok, petit fonctionnaire et antihéros par excellence, rêve de quitter son île-prison, dans laquelle la pluriethnicité n'est plus source de richesses, mais de conflits, où la tradition et la modernité s'affrontent parfois, où les inégalités se font chaque jour plus grandes et plus violentes. L'auteur ponctue son récit de longs chapitres en créole pour mieux l'ancrer dans la réalité et le quotidien.

 Le Bal du dodo (1989), de Geneviève Dormann ; Albin Michel (1990). Grand prix du roman de l'Académie française. Une grande fresque qui se passe dans la société aristocratique française de Maurice. Un incontournable sur la Maurice de cette fin de siècle. Le Bal du dodo existe bel et bien : il a lieu tous les ans, à Curepipe. (je reviendrai sur le cas de ce roman et cette écrivaine).

 L'Arbre fouet (1997), d'Ananda Devi ; L'Harmattan, coll. « Lettres de l'océan Indien » (2000). Le voyage intérieur d'Aeena, fille d'un prêtre swami, soumise aux punitions liées à un karma de parricide (datant d'une vie antérieure). Une quête identitaire noueuse et vibrante, qui, d'un grenier peuplé de fantômes jusqu'au tréfonds d'un lac, permettra d'exorciser de vieux démons et de « faire la peau » au pouvoir constricteur de la religion. À lire encore, Moi, l'interdite (2000) chez Dapper Éditions qui lui a valu le prix de littérature de l'océan Indien en 2001, Ève de ses décombres (2006) et Le Sari vert (2009 ; « Folio » 2011), parus chez Gallimard. Voir aussi plus loin notre rubrique "Personnages » dans « Hommes, culture, environnement ».

Elle est dans la partie personnages : «Ananda Devi (née en 1957): femme et Indienne, elle a banni la langue de bois de ses textes forts et sensibles. Quand elle publie son premier recueil de nouvelles en 1977, elle n'a que 20 ans.» Dans ce récit à la prose poétique Pagli (2001), elle brise quelques tabous hérités de la vieille Inde des castes, en racontant, entre autres, les amours interdites d'une femme hindoue mariée par vengeance à un homme qu'elle n'aime pas et qui devient l'amante passionnée d'un pêcheur créole.

 Le Silence des Chagos (2005), de Shenaz Patel ; éd. de l'Olivier, coll. « Littérature française ». L'histoire simple et émouvante de l'exil forcé des habitants des Chagos à Maurice, en 1973, afin que ce petit archipel, au cœur de l'océan Indien, puisse devenir une base militaire américaine, loin des regards dérangeants. Une incroyable confiscation de terres, que la communauté internationale n'a jamais voulu reconnaître. Un bel hommage à ces centaines de Chagossiens laissés-pour-compte à Port-Louis, telle « une poussière brune qu'une légère brise de mer balaiera au loin ».

Présente dans la partie personnalité nous apprenons : « Shenaz Patel (née en 1966): journaliste-écrivain née à Rose Hill et qui incarne nouvelle génération. Son genre de prédilection : des nouvelles, en français ou en créole. »

 Et dans la partie personnages :

Marcel Cabon (1912-1972): né à Curepipe dans une famille créole mauricienne. Autodidacte, journaliste, il est un élément important de la vie culturelle mauricienne. Il écrit des poèmes et des livres en prose : Diptyque en 1935, Printemps en 1941, puis Le Rendez-vous de Lucknow en 1966, récit de son voyage en Inde. Mais son texte le plus connu est Namasté. Dans ce roman, l'auteur décrit en l’exaltant la pluralité ethnique et culturelle de Maurice.

 Loys Masson (1915-1969): né dans une famille modeste et «déclassée». Toute son œuvre est inspirée par le thème de la dette envers ses parents et celui de la recherche d'un monde plus libre, plus juste, plus tolérant. En 1962, il obtient un prix littéraire avec son roman Le Notaire des Noirs, considéré comme son meilleur livre. Sa poésie dérange moins que ses romans rebelles, écrits au vitriol, où il dénonce les préjugés racistes, les violences coloniales, l'exclusion ethnique et communautaire.

 Abhimanyu Unnuth (né en 1937): né à Triolet, romancier, dramaturge et critique. Unnuth a publié plus d'une cinquantaine d'ouvrages, tous écrits en hindi, puis traduits en anglais et en français pour certains. Cela explique pourquoi Unnuth est plus connu en Inde qu'en France. Considéré comme la mémoire de l'île, son roman Sueurs de sang est, selon Jean-Marie Le Clézio, « un magnifique chant d'amour à la pensée et à la religion indiennes ».

J-P Damaggio

P.S. On peut se reporter à la note de Wikipédia sur la question